Sujet résolu
L'auteur a trouvé une solution à son problème.
On part sur Le livre de sable de Jorge Luis Borges.
C'est un auteur que j'apprécie beaucoup pour Fictions, recueil de nouvelles dans lesquelles il a inventé la méta-littérature en écrivant des ontologies fictives, des systèmes de langages, des labyrinthes de pensée, des analyses d'œuvres imaginaires, en jouant avec les idées comme un maître.
Ici, je trouve un Borges fatigué, en fin de vie. Il s'exerce à la narration littérale, mais il n'a pas l'ombre d'un talent dans ce domaine. Il part de digressions en digressions, c'est assez laid à lire. Borges n'est décidément pas fait pour la légèreté.
Heureusement, il est revenu dans certaines nouvelles à son domaine de prédilection : le concept. Je retiens trois nouvelles particulièrement brillantes sur les 13.
Le miroir et le masque : un roi guerrier demande à son meilleur poète de chanter ses louanges. Le premier poème est classique, formel, parfait, le poète est assuré, le roi et le peuple sont émus et celui-là analyse le texte ainsi : poètes, tu as cristallisé toutes les beautés éparses de la langue anglaise dans un seul texte, à toi seul, tu es l'essence de notre langage etc. Un an plus tard, le poète revient pour une nouvelle commande. Cette fois, il bégaie, son texte est décousu, il casse les règles, libère le langage du classicisme, et le roi, bouleversé, lui affirme que non seulement, il a résumé toutes les beautés de la langue, mais il les a dépassées, il a repoussé les limites du possible et porté l'anglais vers l'avenir. Le poète revient une dernière fois. Cette fois, il n'ose même pas dire le poème. Le roi s'approche, le poète murmure un mot unique, et les deux tombent en larme. Le poète a cette fois trouvé l'essence de la beauté condensée dans un seul mot sublime que personne ne connaissait. Le sentiment produit est si effroyable que le poète se donne la mort et que le roi devient mendiant.
La force de Borges ici est de nous faire éprouver par trois fois une émotion esthétique sur des poèmes dont rien de nous est révélé. Nous n'avons jamais accès aux textes, seulement aux réactions qu'ils suscitent. Et ces réactions sont le miroir d'une œuvre que nous pouvons imaginer. C'est absolument brillant, et fascinant. On retrouve un Borges qui est capable de donner vie à des œuvres fictives, et à nous les faire ressentir comme si elles existaient. Et maintenant, ça me donne l'impression de faire de la méta-méta-littérature, puisque je parle d'une nouvelle qui parle d'un poème. C'est ce genre d'imbrications bizarres, ce genre de labyrinthe conceptuel qu'affectionne l'auteur. On pourrait dire que c'est une espèce de Nolan de la littérature.
Dans une autre nouvelle, un homme arrive dans le futur où le latin est devenu la langue universelle. Il n'y a plus d'histoire, de passé, de futur. Dans cette société, l'oubli est valorisé. Tout le monde n'habite que dans l'instant présent, en ayant seulement une vague conscience du reste. Borges explore les conséquences de ce mode de vie sur les systèmes de valeur. Tandis que l'homme du passé s'émerveille de la conquête spatiale, l'homme du futur lui réplique que tout voyage est spatial, et qu'il n'y a que le ici qui compte vraiment parce que l'ailleurs n'est pas présent. Puisque tout a déjà été dit, le langage n'est qu'un ensemble de citations. On ne peut rien dire par soi-même, car on retrouverait forcément le même assemblage de mots dans le passé, phénomène renforcé par l'usage du latin qui est une langue morte. Un Borges anthropologue et civilisationnel comme je l'aime, en somme.
Enfin, dans la troisième, un concept simple et brutal : le livre de sable. C'est un genre de bouquin sacré, qui n'a ni début, ni fin et dont les pages ne sont jamais au même endroit. Le personnage se retrouve avec ce livre entre les mains, d'abord fasciné, mais rapidement emprisonné. Il se rend compte qu'il est devant l'information infinie, un flux continu, inépuisable. Quand il cherche la première page, il tourne indéfiniment sans y parvenir, et de même pour la dernière. Cette nouvelle qui a dû susciter une certaine incompréhension en 1970 nous paraît à présent fluide et intuitive dans son parallèle avec internet et le scrollage. La force d'imagination de Borges était telle qu'il avait conçu sous une autre forme ce que les industriels de l'informatique allaient proposer 40 ans plus tard pour rendre les usagers addicts. Le personnage est devenu l'esclave du livre, esprit limité faisant face à de l'informations illimitée, il sacrifie bientôt ses amis, sa socialité et puis sa vie entière pour s'engouffrer tout entier dans ce livre démoniaque qui le happe sans fin. Unique solution : jeter ce livre maudit, s'en débarrasser, apprendre à vivre sans. Alors adieu
@ceinturion @glock @esclavotaf @bouclador @albinus @palance
C'est un auteur que j'apprécie beaucoup pour Fictions, recueil de nouvelles dans lesquelles il a inventé la méta-littérature en écrivant des ontologies fictives, des systèmes de langages, des labyrinthes de pensée, des analyses d'œuvres imaginaires, en jouant avec les idées comme un maître.
Ici, je trouve un Borges fatigué, en fin de vie. Il s'exerce à la narration littérale, mais il n'a pas l'ombre d'un talent dans ce domaine. Il part de digressions en digressions, c'est assez laid à lire. Borges n'est décidément pas fait pour la légèreté.
Heureusement, il est revenu dans certaines nouvelles à son domaine de prédilection : le concept. Je retiens trois nouvelles particulièrement brillantes sur les 13.
Le miroir et le masque : un roi guerrier demande à son meilleur poète de chanter ses louanges. Le premier poème est classique, formel, parfait, le poète est assuré, le roi et le peuple sont émus et celui-là analyse le texte ainsi : poètes, tu as cristallisé toutes les beautés éparses de la langue anglaise dans un seul texte, à toi seul, tu es l'essence de notre langage etc. Un an plus tard, le poète revient pour une nouvelle commande. Cette fois, il bégaie, son texte est décousu, il casse les règles, libère le langage du classicisme, et le roi, bouleversé, lui affirme que non seulement, il a résumé toutes les beautés de la langue, mais il les a dépassées, il a repoussé les limites du possible et porté l'anglais vers l'avenir. Le poète revient une dernière fois. Cette fois, il n'ose même pas dire le poème. Le roi s'approche, le poète murmure un mot unique, et les deux tombent en larme. Le poète a cette fois trouvé l'essence de la beauté condensée dans un seul mot sublime que personne ne connaissait. Le sentiment produit est si effroyable que le poète se donne la mort et que le roi devient mendiant.
La force de Borges ici est de nous faire éprouver par trois fois une émotion esthétique sur des poèmes dont rien de nous est révélé. Nous n'avons jamais accès aux textes, seulement aux réactions qu'ils suscitent. Et ces réactions sont le miroir d'une œuvre que nous pouvons imaginer. C'est absolument brillant, et fascinant. On retrouve un Borges qui est capable de donner vie à des œuvres fictives, et à nous les faire ressentir comme si elles existaient. Et maintenant, ça me donne l'impression de faire de la méta-méta-littérature, puisque je parle d'une nouvelle qui parle d'un poème. C'est ce genre d'imbrications bizarres, ce genre de labyrinthe conceptuel qu'affectionne l'auteur. On pourrait dire que c'est une espèce de Nolan de la littérature.
Dans une autre nouvelle, un homme arrive dans le futur où le latin est devenu la langue universelle. Il n'y a plus d'histoire, de passé, de futur. Dans cette société, l'oubli est valorisé. Tout le monde n'habite que dans l'instant présent, en ayant seulement une vague conscience du reste. Borges explore les conséquences de ce mode de vie sur les systèmes de valeur. Tandis que l'homme du passé s'émerveille de la conquête spatiale, l'homme du futur lui réplique que tout voyage est spatial, et qu'il n'y a que le ici qui compte vraiment parce que l'ailleurs n'est pas présent. Puisque tout a déjà été dit, le langage n'est qu'un ensemble de citations. On ne peut rien dire par soi-même, car on retrouverait forcément le même assemblage de mots dans le passé, phénomène renforcé par l'usage du latin qui est une langue morte. Un Borges anthropologue et civilisationnel comme je l'aime, en somme.
Enfin, dans la troisième, un concept simple et brutal : le livre de sable. C'est un genre de bouquin sacré, qui n'a ni début, ni fin et dont les pages ne sont jamais au même endroit. Le personnage se retrouve avec ce livre entre les mains, d'abord fasciné, mais rapidement emprisonné. Il se rend compte qu'il est devant l'information infinie, un flux continu, inépuisable. Quand il cherche la première page, il tourne indéfiniment sans y parvenir, et de même pour la dernière. Cette nouvelle qui a dû susciter une certaine incompréhension en 1970 nous paraît à présent fluide et intuitive dans son parallèle avec internet et le scrollage. La force d'imagination de Borges était telle qu'il avait conçu sous une autre forme ce que les industriels de l'informatique allaient proposer 40 ans plus tard pour rendre les usagers addicts. Le personnage est devenu l'esclave du livre, esprit limité faisant face à de l'informations illimitée, il sacrifie bientôt ses amis, sa socialité et puis sa vie entière pour s'engouffrer tout entier dans ce livre démoniaque qui le happe sans fin. Unique solution : jeter ce livre maudit, s'en débarrasser, apprendre à vivre sans. Alors adieu
@ceinturion @glock @esclavotaf @bouclador @albinus @palance
il y a 3 mois
Sponsorisé
Connectez-vous pour masquer les pubsDepuis 3 mois que j'ai repris ces resumax, j'ai ajouté 40 pages à mon document word qui en compte 210 au total depuis 2020. Je ne faisais pas systématiquement un resumax auparavant, ce qui explique la soudaine augmentation du rythme
On a vu 16 œuvres ensemble, et j'en ai resumax 102 en tout
On a vu 16 œuvres ensemble, et j'en ai resumax 102 en tout
il y a 3 mois
1. King Kong Théorie, un manifeste féministe et anarchiste
https://onche.org/topic/1032463/resumax-de-livre
2. Andromaque de Racine
https://onche.org/topic/1033573/resumax-de-livre-2
3. En Finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis, une autofiction contemporaine d'un gay transfuge de classe
https://onche.org/topic/1[...]35537/resumax-de-livres-3
4. L'île aux trente cercueils de Maurice Blanc, roman policier, un peu gothique
https://onche.org/topic/1046094/resumax-de-livre-4
5. Colline de Giono. Court roman provençal
https://onche.org/topic/1052576/resumax-de-livre-5
6. Contes de la folie ordinaire de Bukowski. L'alcoolisme, la dépression et la solitude
https://onche.org/topic/1062666/resumax-de-livre-6
7. La place de Annie Ernaux : autofiction contemporaine
https://onche.org/topic/1064676/resumax-de-livre-7
8. Les contes de Grimm, l'origine de Disney
https://onche.org/topic/1073580/resumax-de-livre-8
9. Junky de Burroughs, roman de la beat generation
https://onche.org/topic/1077124/resumax-de-livre-9
10. La carte et le territoire de Houellebecq, roman contemporain
https://onche.org/topic/1[...]4234/resumax-de-livres-10
11. Fureur et mystère de Réné char. Poésie surréaliste
https://onche.org/topic/1[...]4901/resumax-de-livres-11
12. Visions de Gérard de Kerouarc. Roman de la Beat Generation
https://onche.org/topic/1[...]7376/resumax-de-livres-13
13. Les noces barbares de Quefellec. Viol, torture et abandon
https://onche.org/topic/1[...]5770/resumax-de-livres-14
14. Trois contes de Flaubert : période pré-symbolique de l'auteur
https://onche.org/topic/1[...]7735/resumax-de-livres-15
15. Le livre de sable de Borges. Méta-littérature
https://onche.org/topic/1[...]5619/resumax-de-livres-16
Voilà un sommaire, j'ai chié sur les titres le 12 n'existe pas
Je peux te taguer à l'avenir si tu veux
2. Andromaque de Racine
3. En Finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis, une autofiction contemporaine d'un gay transfuge de classe
4. L'île aux trente cercueils de Maurice Blanc, roman policier, un peu gothique
5. Colline de Giono. Court roman provençal
6. Contes de la folie ordinaire de Bukowski. L'alcoolisme, la dépression et la solitude
7. La place de Annie Ernaux : autofiction contemporaine
8. Les contes de Grimm, l'origine de Disney
9. Junky de Burroughs, roman de la beat generation
10. La carte et le territoire de Houellebecq, roman contemporain
11. Fureur et mystère de Réné char. Poésie surréaliste
12. Visions de Gérard de Kerouarc. Roman de la Beat Generation
13. Les noces barbares de Quefellec. Viol, torture et abandon
14. Trois contes de Flaubert : période pré-symbolique de l'auteur
15. Le livre de sable de Borges. Méta-littérature
Voilà un sommaire, j'ai chié sur les titres le 12 n'existe pas
Je peux te taguer à l'avenir si tu veux
il y a 3 mois
Oui, je suis avant tout un matérialiste athée qui prend le forum à contre pied, jusque dans ses goûts artistiques. Mais ça reste tout de même de la littérature
il y a 3 mois
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