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ELEMENTS D’INTRODUCTION

Ah, mon cher Houellebecq ! Quelle force ! Quelle tempête dans mon crâne ! L'auteur confirme une nouvelle fois à mes yeux qu'il est le meilleur écrivain vivant et qu'il entrera dans la postérité à très long terme.

Je viens tout juste de terminer son prix Goncourt, La carte et le Territoire.

Ce n'est pas tout-à-fait au niveau des Particules Elémentaires et d'Extension du domaine de la lutte dans le sens où il ne découvre aucune vérité aussi frappante que l'existence d'un marché libéral de la séduction. En revanche, ça dépasse tout le reste que j'ai pu lire de lui. Et de loin.

Ce qui m'a immédiatement étonné, c'est le style profondément réaliste, très inhabituel chez Houellebecq. De longues phrases complexes, exhaustives, descriptives, dans un langage certes froid, mais emphatique. Ca détonne avec son style clinique, morne, sans vitalité auquel il nous a habitué. Et le pire, c'est qu'il excelle dans ce style réaliste également, ce qui prouve sa qualité de grand écrivain.

Donc, La Carte et le Territoire, c'est la vie d'un artiste contemporain qui traverse trois grandes périodes durant lesquelles il va tâcher de faire une représentation réaliste du monde qui l'entoure. Cet artiste, c'est Jed, et le monde qui l'entoure, c'est de la pourriture industrielle sans la moindre espèce d'âme.

Jed est un inadapté social, pur personnage Houellebecquien. On peut même dire que c'est une métaphore de Houellebecq lui-même. Il est brillant, parfaitement brillant, mais sans la moindre vitalité, à demi absent, très peu émotif, et tout-à-fait passif au cours de ses rapports sociaux. Il est par conséquent profondément solitaire. Sa vie est sèche. Sans grande joie ni grande peine, on dirait que rien ne le touche.

Sa première phase artistique est photographique. Il va simplement prendre en photo les objets manufacturés du quotidien, comme s'il voulait en faire une liste exhaustive, comme un témoignage de notre époque.

La deuxième phase est picturale. Jed commence à peindre des corps de métiers ordinaires, puis des figures plus célèbres de notre époque.

La dernière phase est vidéographique. Il filme la détérioration des objets dans la nature, leur processus de décomposition, pour montrer une forme de triomphe du végétal sur la fabrication humaine, et sur l'humanité.

Au cours de sa jeunesse, entre les deux premières phases, il va rencontrer successivement des personnes influentes qui vont le porter vers le succès progressivement, jusqu'à être une légende vivante.

:d)
Olga, d'abord, qui sera aussi son amante. Elle est commerciale pour Michelin et s'intéresse à ses photographies de cartes routières. Leur collaboration est très fructueuse.

:d)
Franz, le galeriste, qui possède un réseau relationnel considérable et qui mise sur le succès des oeuvres picturales Jed

:d)
Michel Houellebecq lui-même, personnage de son propre roman, qui va écrire un manifeste sur le peintre, participant définitivement à son succès mondial.

La première partie présente Jed, son tempérament froid, étrange, sa démarche artistique, sa relation avec Olga, ses premiers succès, et la relation avec son père.

Le père de Jed, dernière pièce du puzzle pour comprendre l'idée du roman, dernier personnage principal que je vais introduire. Il s'agit d'un architecte, autrefois jeune socialiste rêveur qui souhaitait dépasser le dogme du Corbusier, mais qui a fini employé dans des cabinets produisant des blocs de béton à la chaîne, dans la droite lignée du fonctionnalisme qu'il méprisait. Mais il s'est embourgeoisé, c'était commode, il a fait du fonctionnalisme, puis a poursuivi à son compte avec sa propre entreprise, abandonnant tout-à-fait ses projets idéaux, organiques, sociaux.

LE PARADOXE DE L’ART FONCTIONNALISTE

Et c'est là tout le cœur du roman : l'omniprésence d'un fonctionnalisme froid, rationnel, efficace, sans âme. L'art est devenu une marchandise lucrative, l'architecture doit être pratique, rentable, le cinéma, la littérature, la musique, doivent être lisses, répondre à des besoins simples, et tous les objets de notre quotidien sont dénué de la moindre beauté formelle, ils sont usinés en série pour ne pas déplaire à la majorité. C'est le règne absolu du Fonctionnalisme, branche artistique et industrielle du capitalisme.

Revenons à Jed. Lui, c'est un fonctionnaliste assumé. Il éprouve une sorte d'amour modéré pour ce monde sans beauté. Lorsqu'il photographie les cartes routière Michelin, il voit la synthèse d'une nature, résumée là en quelques formes, tout un panel de paysages concentrés dans quelques symboles. Comme c'est plus efficace que la nature ! Et finalement, ne devrions pas revenir à cette nature ? Jed et ses admirateurs estiment que ces photographies de cartes Michelin représentent le plus bel éloge moderne du territoire français, et tous fantasment cette vie rurale qu'ils n'ont jamais connu.

Le thème de cette ruralité fantasmée est discret, mais omniprésent dans le roman. Le voyage avec en amoureux avec Olga où ils se " fabriquent des souvenirs ", les émissions TV qui vantent la vie douce dans les champs et les produits du terroir, le village où s'établit Houellebecq qui n'est qu'un village-vitrine complètement vide, tout retapé, uniquement composé de résidences secondaires et dont l'existence est tout-à-fait artificiel, Jed en fin de vie, riche, qui achète des centaines d'hectare, privatise l'ensemble par une immense barrière, fait construire une route pour rejoindre l'autoroute depuis chez lui en passant par son domaine, un véritable cocon citadin en pleine campagne, en somme.

Car tel est le problème des fonctionnalistes qui font l'apologie de la technique et du manufacturé : ils sont incapables de se faire une représentation authentique de la nature. Il y a chez eux quelque chose de cassé, de profondément aliéné, de sorte qu'ils ont perdu toute racine avec la terre, avec le vent, les arbres et les êtres vivants. Ce sont des êtres désincarnés, et Jed est le meilleur d'entre eux car il en est le représentant, le plus désincarné de tous, qui n'arrive même pas à faire semblant. Son père rêvait encore. Lui, plus du tout. La vie de son père est une tragédie du désenchantement, la sienne est une simple ligne plate où l'enchantement n'est jamais né.

La démarche artistique de Jed constitue un paradoxe dont lui-même prend conscience à l'âge de la maturité, lorsque sa deuxième phase arrive en panne et qu'il entre dans un creux improductif :

" Il se demanda fugitivement ce qui l'avait conduit à se lancer dabs une représentation artistique du monde, ou même à penser qu'une représentation du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d'émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie et d'intérêt particulier "


Sa rencontre avec Michel Houellebecq marque la découverte d'un alter-ego. Ensemble, ils auront de longs échanges désincarnés où ils discutent de la différence entre la peinture et la littérature, chacun mettant au défi l'autre de trouver une idée de représentation sur des thèmes insignifiants. Houellebecq analyse les tableaux de Jed, révèle le sens de sa démarche. Ils parlent également longuement des utopistes socialistes qui ont échoué à mener des alternatives productives à la logique capitalistes. Pourtant, Houellebecq autant que Jed auraient aimé vivre dans un monde où la nature et l'organique ont triomphé, et ils sont d'accord avec l'ambition de Charles Fourrier ou de William Morris. Seulement, ils ont échoué et nous voilà dans un monde fonctionnaliste.

Et le paradoxe artistique de Jed mène à un autre paradoxe plus immense, plus profond, le véritable nœud au cœur que nous expose Houellebecq : d'un côté, ils auraient souhaité que le capitalisme et son fonctionnalisme ne triomphent pas, mais de l'autre, ils l'aiment, ils le flattent, le vantent, le vendent et en font l'éloge au travers de leur art. Ils se plaisent à imaginer un hypermarché total qui couvrirait l'ensemble des besoins humains, une sorte d'Amazon physique, froid, impersonnel, mais foutrement pratique, et cette beauté logique fonctionnelle les plonge dans un sentiment d'extase qui les sécurise peut-être un peu

Et du même coup, ils fantasment un retour à la nature. Ce qui signifie normalement la fin du fonctionnalisme et du capitalisme. Mais c'est là que tout est emberlificoté, parce que la nature qu'ils désirent, c'est une nature de citadin, une nature fonctionnelle, procurant des sentiments simples d'apaisement avec un verni d'authenticité. Ils ne veulent pas entendre parler d'églises vétustes, de maisons insalubres, de précarité paysanne, de producteur inculte et farouche. Ils veulent une nature privée, commerciale, touristique, rentable, rationnelle.

En fait, ils ne veulent pas du tout un retour à la nature, et ils se trompent en pensant être d'accord avec les socialistes et les anticapitalistes. Ils sont simplement trop désincarnés pour le comprendre. Et Houellebecq (pas le personnage) a compris ça. Il comprend ses propres paradoxes intérieurs, il les met en lumière, mais qu'est-ce qu'il y peut ? Il ne peut pas vraiment changer le monde
il y a 4 mois
LA RESOLUTION DU PARADOXE A L’APOGEE DE L’ARTISTE

Dans la troisième partie, Houellebecq meurt assassiné. Son corps a été découpé avec un laser chirurgical et a été répandu de manière labyrinthique à la Jackson Pollock. J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait de la troisième phase artistique de Jed. Mais rien à avoir, Houellebecq m'a bien eu. Il s'agit en fait d'un vol déguisé en meurtre mystico-artistique. Le voleur souhaitait que le vol du tableau de Houellebecq peint par Jed passe inaperçu. La toile est estimée à un million d'euro. Le plan a presque fonctionné, et seul Jed a pu constater la disparition du tableau en aidant la police qui piétinait.

Cette partie est plutôt originale, drôle, mais trop longue, car elle ne sert à développer que la cruauté du monde, la mise à nu de la vie misérable de Houellebecq et par parallélisme, la solitude de Jed qui s'accentue par la perte de son seul ami, suivi de peu par l'euthanasie de son père. Belle occasion pour l'auteur de montré qu'en Suisse, même la mort a été rendu fonctionnelle, logique, pratique.

Cette partie est la plus houellebecquienne du roman. On revient à ses thèmes de prédilection : la mort, le suicide, la décomposition physique lors de la vieillesse, la lente agonie des hommes.
« Eh bien, vous avez raison : ma vie s’achève, et je suis déçu. Rien de ce que j’espérais dans ma jeunesse de n’est produit. Il y a eu des moments intéressants, mais toujours difficiles, toujours arrachés à la limite de mes forces, rien ne m’est apparu comme un don, et maintenant j’en ai juste assez, je voudrais juste que tout se termine sans souffrance excessives, sans maladie invalidantes, sans infirmité. »
La troisième phase de Jed correspond à sa vieillesse, se déroulant dans un avenir proche dans les années 2030. Cette phase est la plus aboutie de l’artiste fictif, et donc de Houellebecq, dans le sens où elle résout les contradictions de sa vie. Elle est la synthèse de tout ce qu’il a voulu représenter. Il représente à la fois de manière réaliste le monde industriel et manufacturé qui l’entoure, en prenant des prises simples de marchandises quelconques. Mais il les fait ou bien se dissoudre, ou bien se dégrader naturellement dans la nature, ce qui marque une volonté d’en finir avec le fonctionnalisme, avec le capitalisme, voire avec l’humanité, ou du moins, telle qu’on la connait actuellement. Il parvient à aimer ces objets d’usine et à accepter leur disparition future, à ouvrir son amour sur un renouveau, sur quelque chose d’autre, qui sera peut-être le monde réel, non fantasmé, mais qu’il faudra bâtir, car lui il ne veut pas l’imaginer pour s’évader, c’est un réaliste, et il aura souffert en tant que tel.

LE STYLE DU ROMAN

Enfin, je dois obligatoirement parler d’autres particularités stylistiques du roman. C’est donc inhabituellement réaliste, je l’ai dit. Mais ce réalisme n’est pas balzacien. Il n’est pas strictement descriptif. C’est un réalisme moderne dans le sens où plusieurs centaines de personnalités apparaissent, y compris Houellebecq lui-même. Il fait également intervenir des personnalité passées et futures : les futurs historiens de l’art commentant les travaux de Jed. Ce procédé me fait beaucoup penser à ce que fait Borges dans ses Fictions.

Houellebecq détonne également avec l’autofiction. Tous ces romans où l’auteur se fait personnage mais à la première personne et comme origine du point de vue. Ici, Houellebecq apparaît à la troisième personne, comme un personnage secondaire, et du point de vue de Jed. C’est très intéressant. Ça permet à l’auteur de parler objectivement de l’effet qu’il produit comme s’il n’était pas vraiment lui-même, comme s’il était un regard objectif sur lui-même. Ça montre à quel point Houellebecq est déjà entré dans la postérité, son image s’est comme détachée de lui, et il peut même la faire mourir. Il ne s’appartient plus vraiment. Et lui aussi possède des futurs commentateurs qui parlent de son œuvre longtemps après sa mort, et de sa relation avec Jed.
Certains paragraphes sont des synthèses d’articles wikipédia. C’est très froid, purement factuel, et ça renforce le caractère fonctionnaliste, logique, rationnel, froid, de ce roman qui porte pourtant sur l’art. Ces paragraphes sont indispensables. C’est une idée géniale. Ça produit l’effet de paragraphe usinés, comme des objets standardisés, qui ne correspondent plus qu’à une logique de marché. Grâce à ces passages, Houellebecq pousse à l’extrême le processus de marchandisation et d’aliénation de l’art. La froideur que ça me cause est terrible.

Voilà, j’en ai assez dit. C’est un immense roman, très complexe, et qui nécessite de très nombreux développements pour en parler. C’est très dense, il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ce bouquin et je ne pense pas me tromper en disant qu’il sera commenté à l’extrême par les universitaires. Il est d’une richesse inépuisable.


@ceinturion @glock @esclavotaf @bouclador @albinus @palance
il y a 4 mois
Résumé du résumé du résumé du résumé

La Carte et le Territoire est un roman de Michel Houellebecq
:risitaeheh:
il y a 4 mois
ELEMENTS D’INTRODUCTION

Ah, mon cher Houellebecq ! Quelle force ! Quelle tempête dans mon crâne ! L'auteur confirme une nouvelle fois à mes yeux qu'il est le meilleur écrivain vivant et qu'il entrera dans la postérité à très long terme.

Je viens tout juste de terminer son prix Goncourt, La carte et le Territoire.

Ce n'est pas tout-à-fait au niveau des Particules Elémentaires et d'Extension du domaine de la lutte dans le sens où il ne découvre aucune vérité aussi frappante que l'existence d'un marché libéral de la séduction. En revanche, ça dépasse tout le reste que j'ai pu lire de lui. Et de loin.

Ce qui m'a immédiatement étonné, c'est le style profondément réaliste, très inhabituel chez Houellebecq. De longues phrases complexes, exhaustives, descriptives, dans un langage certes froid, mais emphatique. Ca détonne avec son style clinique, morne, sans vitalité auquel il nous a habitué. Et le pire, c'est qu'il excelle dans ce style réaliste également, ce qui prouve sa qualité de grand écrivain.

Donc, La Carte et le Territoire, c'est la vie d'un artiste contemporain qui traverse trois grandes périodes durant lesquelles il va tâcher de faire une représentation réaliste du monde qui l'entoure. Cet artiste, c'est Jed, et le monde qui l'entoure, c'est de la pourriture industrielle sans la moindre espèce d'âme.

Jed est un inadapté social, pur personnage Houellebecquien. On peut même dire que c'est une métaphore de Houellebecq lui-même. Il est brillant, parfaitement brillant, mais sans la moindre vitalité, à demi absent, très peu émotif, et tout-à-fait passif au cours de ses rapports sociaux. Il est par conséquent profondément solitaire. Sa vie est sèche. Sans grande joie ni grande peine, on dirait que rien ne le touche.

Sa première phase artistique est photographique. Il va simplement prendre en photo les objets manufacturés du quotidien, comme s'il voulait en faire une liste exhaustive, comme un témoignage de notre époque.

La deuxième phase est picturale. Jed commence à peindre des corps de métiers ordinaires, puis des figures plus célèbres de notre époque.

La dernière phase est vidéographique. Il filme la détérioration des objets dans la nature, leur processus de décomposition, pour montrer une forme de triomphe du végétal sur la fabrication humaine, et sur l'humanité.

Au cours de sa jeunesse, entre les deux premières phases, il va rencontrer successivement des personnes influentes qui vont le porter vers le succès progressivement, jusqu'à être une légende vivante.

:d)
Olga, d'abord, qui sera aussi son amante. Elle est commerciale pour Michelin et s'intéresse à ses photographies de cartes routières. Leur collaboration est très fructueuse.

:d)
Franz, le galeriste, qui possède un réseau relationnel considérable et qui mise sur le succès des oeuvres picturales Jed

:d)
Michel Houellebecq lui-même, personnage de son propre roman, qui va écrire un manifeste sur le peintre, participant définitivement à son succès mondial.

La première partie présente Jed, son tempérament froid, étrange, sa démarche artistique, sa relation avec Olga, ses premiers succès, et la relation avec son père.

Le père de Jed, dernière pièce du puzzle pour comprendre l'idée du roman, dernier personnage principal que je vais introduire. Il s'agit d'un architecte, autrefois jeune socialiste rêveur qui souhaitait dépasser le dogme du Corbusier, mais qui a fini employé dans des cabinets produisant des blocs de béton à la chaîne, dans la droite lignée du fonctionnalisme qu'il méprisait. Mais il s'est embourgeoisé, c'était commode, il a fait du fonctionnalisme, puis a poursuivi à son compte avec sa propre entreprise, abandonnant tout-à-fait ses projets idéaux, organiques, sociaux.

LE PARADOXE DE L’ART FONCTIONNALISTE

Et c'est là tout le cœur du roman : l'omniprésence d'un fonctionnalisme froid, rationnel, efficace, sans âme. L'art est devenu une marchandise lucrative, l'architecture doit être pratique, rentable, le cinéma, la littérature, la musique, doivent être lisses, répondre à des besoins simples, et tous les objets de notre quotidien sont dénué de la moindre beauté formelle, ils sont usinés en série pour ne pas déplaire à la majorité. C'est le règne absolu du Fonctionnalisme, branche artistique et industrielle du capitalisme.

Revenons à Jed. Lui, c'est un fonctionnaliste assumé. Il éprouve une sorte d'amour modéré pour ce monde sans beauté. Lorsqu'il photographie les cartes routière Michelin, il voit la synthèse d'une nature, résumée là en quelques formes, tout un panel de paysages concentrés dans quelques symboles. Comme c'est plus efficace que la nature ! Et finalement, ne devrions pas revenir à cette nature ? Jed et ses admirateurs estiment que ces photographies de cartes Michelin représentent le plus bel éloge moderne du territoire français, et tous fantasment cette vie rurale qu'ils n'ont jamais connu.

Le thème de cette ruralité fantasmée est discret, mais omniprésent dans le roman. Le voyage avec en amoureux avec Olga où ils se " fabriquent des souvenirs ", les émissions TV qui vantent la vie douce dans les champs et les produits du terroir, le village où s'établit Houellebecq qui n'est qu'un village-vitrine complètement vide, tout retapé, uniquement composé de résidences secondaires et dont l'existence est tout-à-fait artificiel, Jed en fin de vie, riche, qui achète des centaines d'hectare, privatise l'ensemble par une immense barrière, fait construire une route pour rejoindre l'autoroute depuis chez lui en passant par son domaine, un véritable cocon citadin en pleine campagne, en somme.

Car tel est le problème des fonctionnalistes qui font l'apologie de la technique et du manufacturé : ils sont incapables de se faire une représentation authentique de la nature. Il y a chez eux quelque chose de cassé, de profondément aliéné, de sorte qu'ils ont perdu toute racine avec la terre, avec le vent, les arbres et les êtres vivants. Ce sont des êtres désincarnés, et Jed est le meilleur d'entre eux car il en est le représentant, le plus désincarné de tous, qui n'arrive même pas à faire semblant. Son père rêvait encore. Lui, plus du tout. La vie de son père est une tragédie du désenchantement, la sienne est une simple ligne plate où l'enchantement n'est jamais né.

La démarche artistique de Jed constitue un paradoxe dont lui-même prend conscience à l'âge de la maturité, lorsque sa deuxième phase arrive en panne et qu'il entre dans un creux improductif :

" Il se demanda fugitivement ce qui l'avait conduit à se lancer dabs une représentation artistique du monde, ou même à penser qu'une représentation du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d'émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie et d'intérêt particulier "


Sa rencontre avec Michel Houellebecq marque la découverte d'un alter-ego. Ensemble, ils auront de longs échanges désincarnés où ils discutent de la différence entre la peinture et la littérature, chacun mettant au défi l'autre de trouver une idée de représentation sur des thèmes insignifiants. Houellebecq analyse les tableaux de Jed, révèle le sens de sa démarche. Ils parlent également longuement des utopistes socialistes qui ont échoué à mener des alternatives productives à la logique capitalistes. Pourtant, Houellebecq autant que Jed auraient aimé vivre dans un monde où la nature et l'organique ont triomphé, et ils sont d'accord avec l'ambition de Charles Fourrier ou de William Morris. Seulement, ils ont échoué et nous voilà dans un monde fonctionnaliste.

Et le paradoxe artistique de Jed mène à un autre paradoxe plus immense, plus profond, le véritable nœud au cœur que nous expose Houellebecq : d'un côté, ils auraient souhaité que le capitalisme et son fonctionnalisme ne triomphent pas, mais de l'autre, ils l'aiment, ils le flattent, le vantent, le vendent et en font l'éloge au travers de leur art. Ils se plaisent à imaginer un hypermarché total qui couvrirait l'ensemble des besoins humains, une sorte d'Amazon physique, froid, impersonnel, mais foutrement pratique, et cette beauté logique fonctionnelle les plonge dans un sentiment d'extase qui les sécurise peut-être un peu

Et du même coup, ils fantasment un retour à la nature. Ce qui signifie normalement la fin du fonctionnalisme et du capitalisme. Mais c'est là que tout est emberlificoté, parce que la nature qu'ils désirent, c'est une nature de citadin, une nature fonctionnelle, procurant des sentiments simples d'apaisement avec un verni d'authenticité. Ils ne veulent pas entendre parler d'églises vétustes, de maisons insalubres, de précarité paysanne, de producteur inculte et farouche. Ils veulent une nature privée, commerciale, touristique, rentable, rationnelle.

En fait, ils ne veulent pas du tout un retour à la nature, et ils se trompent en pensant être d'accord avec les socialistes et les anticapitalistes. Ils sont simplement trop désincarnés pour le comprendre. Et Houellebecq (pas le personnage) a compris ça. Il comprend ses propres paradoxes intérieurs, il les met en lumière, mais qu'est-ce qu'il y peut ? Il ne peut pas vraiment changer le monde
Oh j'avais pas vu que c'était si long autrement ça m'aurait occupé de cette aprem
:chat_limite_champagne:

Je lirais ça plus tard mon cher cailloux
il y a 4 mois
El_Pingo
El_Pingo
4 mois
Oh j'avais pas vu que c'était si long autrement ça m'aurait occupé de cette aprem
:chat_limite_champagne:

Je lirais ça plus tard mon cher cailloux
@silencedeter badge gigachad à tous ceux qui liront en entier
:risitaeheh:
il y a 4 mois
ELEMENTS D’INTRODUCTION

Ah, mon cher Houellebecq ! Quelle force ! Quelle tempête dans mon crâne ! L'auteur confirme une nouvelle fois à mes yeux qu'il est le meilleur écrivain vivant et qu'il entrera dans la postérité à très long terme.

Je viens tout juste de terminer son prix Goncourt, La carte et le Territoire.

Ce n'est pas tout-à-fait au niveau des Particules Elémentaires et d'Extension du domaine de la lutte dans le sens où il ne découvre aucune vérité aussi frappante que l'existence d'un marché libéral de la séduction. En revanche, ça dépasse tout le reste que j'ai pu lire de lui. Et de loin.

Ce qui m'a immédiatement étonné, c'est le style profondément réaliste, très inhabituel chez Houellebecq. De longues phrases complexes, exhaustives, descriptives, dans un langage certes froid, mais emphatique. Ca détonne avec son style clinique, morne, sans vitalité auquel il nous a habitué. Et le pire, c'est qu'il excelle dans ce style réaliste également, ce qui prouve sa qualité de grand écrivain.

Donc, La Carte et le Territoire, c'est la vie d'un artiste contemporain qui traverse trois grandes périodes durant lesquelles il va tâcher de faire une représentation réaliste du monde qui l'entoure. Cet artiste, c'est Jed, et le monde qui l'entoure, c'est de la pourriture industrielle sans la moindre espèce d'âme.

Jed est un inadapté social, pur personnage Houellebecquien. On peut même dire que c'est une métaphore de Houellebecq lui-même. Il est brillant, parfaitement brillant, mais sans la moindre vitalité, à demi absent, très peu émotif, et tout-à-fait passif au cours de ses rapports sociaux. Il est par conséquent profondément solitaire. Sa vie est sèche. Sans grande joie ni grande peine, on dirait que rien ne le touche.

Sa première phase artistique est photographique. Il va simplement prendre en photo les objets manufacturés du quotidien, comme s'il voulait en faire une liste exhaustive, comme un témoignage de notre époque.

La deuxième phase est picturale. Jed commence à peindre des corps de métiers ordinaires, puis des figures plus célèbres de notre époque.

La dernière phase est vidéographique. Il filme la détérioration des objets dans la nature, leur processus de décomposition, pour montrer une forme de triomphe du végétal sur la fabrication humaine, et sur l'humanité.

Au cours de sa jeunesse, entre les deux premières phases, il va rencontrer successivement des personnes influentes qui vont le porter vers le succès progressivement, jusqu'à être une légende vivante.

:d)
Olga, d'abord, qui sera aussi son amante. Elle est commerciale pour Michelin et s'intéresse à ses photographies de cartes routières. Leur collaboration est très fructueuse.

:d)
Franz, le galeriste, qui possède un réseau relationnel considérable et qui mise sur le succès des oeuvres picturales Jed

:d)
Michel Houellebecq lui-même, personnage de son propre roman, qui va écrire un manifeste sur le peintre, participant définitivement à son succès mondial.

La première partie présente Jed, son tempérament froid, étrange, sa démarche artistique, sa relation avec Olga, ses premiers succès, et la relation avec son père.

Le père de Jed, dernière pièce du puzzle pour comprendre l'idée du roman, dernier personnage principal que je vais introduire. Il s'agit d'un architecte, autrefois jeune socialiste rêveur qui souhaitait dépasser le dogme du Corbusier, mais qui a fini employé dans des cabinets produisant des blocs de béton à la chaîne, dans la droite lignée du fonctionnalisme qu'il méprisait. Mais il s'est embourgeoisé, c'était commode, il a fait du fonctionnalisme, puis a poursuivi à son compte avec sa propre entreprise, abandonnant tout-à-fait ses projets idéaux, organiques, sociaux.

LE PARADOXE DE L’ART FONCTIONNALISTE

Et c'est là tout le cœur du roman : l'omniprésence d'un fonctionnalisme froid, rationnel, efficace, sans âme. L'art est devenu une marchandise lucrative, l'architecture doit être pratique, rentable, le cinéma, la littérature, la musique, doivent être lisses, répondre à des besoins simples, et tous les objets de notre quotidien sont dénué de la moindre beauté formelle, ils sont usinés en série pour ne pas déplaire à la majorité. C'est le règne absolu du Fonctionnalisme, branche artistique et industrielle du capitalisme.

Revenons à Jed. Lui, c'est un fonctionnaliste assumé. Il éprouve une sorte d'amour modéré pour ce monde sans beauté. Lorsqu'il photographie les cartes routière Michelin, il voit la synthèse d'une nature, résumée là en quelques formes, tout un panel de paysages concentrés dans quelques symboles. Comme c'est plus efficace que la nature ! Et finalement, ne devrions pas revenir à cette nature ? Jed et ses admirateurs estiment que ces photographies de cartes Michelin représentent le plus bel éloge moderne du territoire français, et tous fantasment cette vie rurale qu'ils n'ont jamais connu.

Le thème de cette ruralité fantasmée est discret, mais omniprésent dans le roman. Le voyage avec en amoureux avec Olga où ils se " fabriquent des souvenirs ", les émissions TV qui vantent la vie douce dans les champs et les produits du terroir, le village où s'établit Houellebecq qui n'est qu'un village-vitrine complètement vide, tout retapé, uniquement composé de résidences secondaires et dont l'existence est tout-à-fait artificiel, Jed en fin de vie, riche, qui achète des centaines d'hectare, privatise l'ensemble par une immense barrière, fait construire une route pour rejoindre l'autoroute depuis chez lui en passant par son domaine, un véritable cocon citadin en pleine campagne, en somme.

Car tel est le problème des fonctionnalistes qui font l'apologie de la technique et du manufacturé : ils sont incapables de se faire une représentation authentique de la nature. Il y a chez eux quelque chose de cassé, de profondément aliéné, de sorte qu'ils ont perdu toute racine avec la terre, avec le vent, les arbres et les êtres vivants. Ce sont des êtres désincarnés, et Jed est le meilleur d'entre eux car il en est le représentant, le plus désincarné de tous, qui n'arrive même pas à faire semblant. Son père rêvait encore. Lui, plus du tout. La vie de son père est une tragédie du désenchantement, la sienne est une simple ligne plate où l'enchantement n'est jamais né.

La démarche artistique de Jed constitue un paradoxe dont lui-même prend conscience à l'âge de la maturité, lorsque sa deuxième phase arrive en panne et qu'il entre dans un creux improductif :

" Il se demanda fugitivement ce qui l'avait conduit à se lancer dabs une représentation artistique du monde, ou même à penser qu'une représentation du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d'émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie et d'intérêt particulier "


Sa rencontre avec Michel Houellebecq marque la découverte d'un alter-ego. Ensemble, ils auront de longs échanges désincarnés où ils discutent de la différence entre la peinture et la littérature, chacun mettant au défi l'autre de trouver une idée de représentation sur des thèmes insignifiants. Houellebecq analyse les tableaux de Jed, révèle le sens de sa démarche. Ils parlent également longuement des utopistes socialistes qui ont échoué à mener des alternatives productives à la logique capitalistes. Pourtant, Houellebecq autant que Jed auraient aimé vivre dans un monde où la nature et l'organique ont triomphé, et ils sont d'accord avec l'ambition de Charles Fourrier ou de William Morris. Seulement, ils ont échoué et nous voilà dans un monde fonctionnaliste.

Et le paradoxe artistique de Jed mène à un autre paradoxe plus immense, plus profond, le véritable nœud au cœur que nous expose Houellebecq : d'un côté, ils auraient souhaité que le capitalisme et son fonctionnalisme ne triomphent pas, mais de l'autre, ils l'aiment, ils le flattent, le vantent, le vendent et en font l'éloge au travers de leur art. Ils se plaisent à imaginer un hypermarché total qui couvrirait l'ensemble des besoins humains, une sorte d'Amazon physique, froid, impersonnel, mais foutrement pratique, et cette beauté logique fonctionnelle les plonge dans un sentiment d'extase qui les sécurise peut-être un peu

Et du même coup, ils fantasment un retour à la nature. Ce qui signifie normalement la fin du fonctionnalisme et du capitalisme. Mais c'est là que tout est emberlificoté, parce que la nature qu'ils désirent, c'est une nature de citadin, une nature fonctionnelle, procurant des sentiments simples d'apaisement avec un verni d'authenticité. Ils ne veulent pas entendre parler d'églises vétustes, de maisons insalubres, de précarité paysanne, de producteur inculte et farouche. Ils veulent une nature privée, commerciale, touristique, rentable, rationnelle.

En fait, ils ne veulent pas du tout un retour à la nature, et ils se trompent en pensant être d'accord avec les socialistes et les anticapitalistes. Ils sont simplement trop désincarnés pour le comprendre. Et Houellebecq (pas le personnage) a compris ça. Il comprend ses propres paradoxes intérieurs, il les met en lumière, mais qu'est-ce qu'il y peut ? Il ne peut pas vraiment changer le monde
Les thèmes du roman sont très intéressants et touchent en plein coeur des préoccupations modernes il me semble, en tout cas ça fait nettement écho avec les questionnements qui me préoccupent en ce moment. EN effet, je pense que n'importe quel individu qui prend du recul et réfléchit sur l'époque se retrouve inévitablement confronté à la contradiction entre dégout pour la société bourgeoise et difficulté à imaginer une vie dépouillée de tout le confort et les liberté dans lesquels il s'est vu grandir. C'est bien sûr une tension qui me préoccupe tous les jours et j'imagine que toi aussi. Ainsi, je ne me suis jamais tellement intéressé à Houellebecq, mais je dois admettre que ton résumé attise ma curiosité, même si je pense bien qu'au final, ce genre de lecture ne m'avancerait pas plus loin, et ce n'est pas ça qui me permettra de résoudre ces contradictions.
:StewartDrink:
il y a 4 mois
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il y a 4 mois
Les thèmes du roman sont très intéressants et touchent en plein coeur des préoccupations modernes il me semble, en tout cas ça fait nettement écho avec les questionnements qui me préoccupent en ce moment. EN effet, je pense que n'importe quel individu qui prend du recul et réfléchit sur l'époque se retrouve inévitablement confronté à la contradiction entre dégout pour la société bourgeoise et difficulté à imaginer une vie dépouillée de tout le confort et les liberté dans lesquels il s'est vu grandir. C'est bien sûr une tension qui me préoccupe tous les jours et j'imagine que toi aussi. Ainsi, je ne me suis jamais tellement intéressé à Houellebecq, mais je dois admettre que ton résumé attise ma curiosité, même si je pense bien qu'au final, ce genre de lecture ne m'avancerait pas plus loin, et ce n'est pas ça qui me permettra de résoudre ces contradictions.
:StewartDrink:
Je crois aussi que c'est le Houellebecq qui te plairait le plus. Il n'aide en rien à changé le monde mais il sert de base solide pour constater l'état des lieux
:risitaeheh:
il y a 4 mois
Je crois aussi que c'est le Houellebecq qui te plairait le plus. Il n'aide en rien à changé le monde mais il sert de base solide pour constater l'état des lieux
:risitaeheh:
Aha je vois, seulement ça ne m'a jamais intéressé de le lire parce que je me disais qu'il ne pourrait pas m'apprendre grand chose sur l'époque actuelle que je ne sache déjà, tandis que les auteurs anciens me parlent d'époques que je n'ai pas connu et ainsi ils m'offrent un point de recul sur l'époque actuelle.

Autrement, je ne pensais pas que tu étais un tel amateur de littérature clé ! Tu enchaînes les ouvrages enfoiré, je prend beaucoup plus de temps pour ma part
:Risisinge:
il y a 4 mois
Aha je vois, seulement ça ne m'a jamais intéressé de le lire parce que je me disais qu'il ne pourrait pas m'apprendre grand chose sur l'époque actuelle que je ne sache déjà, tandis que les auteurs anciens me parlent d'époques que je n'ai pas connu et ainsi ils m'offrent un point de recul sur l'époque actuelle.

Autrement, je ne pensais pas que tu étais un tel amateur de littérature clé ! Tu enchaînes les ouvrages enfoiré, je prend beaucoup plus de temps pour ma part
:Risisinge:
Ouai, j'ai un bon rythme. C'est par période. Comme en ce moment je bosse que 45h et que je me fais chier en dehors du taff ça me laisse beaucoup de temps pour lire.

L'année dernière, à la même période, je lisais beaucoup moins, parce que j'étais toujours fourré avec des amis, on faisait les 400 coups. Ici, j'ai pas d'amis, la coloc est nulle, la station est nulle, donc je me refugie dans l'écriture, la lecture et la création
:risitaeheh:
il y a 4 mois
ELEMENTS D’INTRODUCTION

Ah, mon cher Houellebecq ! Quelle force ! Quelle tempête dans mon crâne ! L'auteur confirme une nouvelle fois à mes yeux qu'il est le meilleur écrivain vivant et qu'il entrera dans la postérité à très long terme.

Je viens tout juste de terminer son prix Goncourt, La carte et le Territoire.

Ce n'est pas tout-à-fait au niveau des Particules Elémentaires et d'Extension du domaine de la lutte dans le sens où il ne découvre aucune vérité aussi frappante que l'existence d'un marché libéral de la séduction. En revanche, ça dépasse tout le reste que j'ai pu lire de lui. Et de loin.

Ce qui m'a immédiatement étonné, c'est le style profondément réaliste, très inhabituel chez Houellebecq. De longues phrases complexes, exhaustives, descriptives, dans un langage certes froid, mais emphatique. Ca détonne avec son style clinique, morne, sans vitalité auquel il nous a habitué. Et le pire, c'est qu'il excelle dans ce style réaliste également, ce qui prouve sa qualité de grand écrivain.

Donc, La Carte et le Territoire, c'est la vie d'un artiste contemporain qui traverse trois grandes périodes durant lesquelles il va tâcher de faire une représentation réaliste du monde qui l'entoure. Cet artiste, c'est Jed, et le monde qui l'entoure, c'est de la pourriture industrielle sans la moindre espèce d'âme.

Jed est un inadapté social, pur personnage Houellebecquien. On peut même dire que c'est une métaphore de Houellebecq lui-même. Il est brillant, parfaitement brillant, mais sans la moindre vitalité, à demi absent, très peu émotif, et tout-à-fait passif au cours de ses rapports sociaux. Il est par conséquent profondément solitaire. Sa vie est sèche. Sans grande joie ni grande peine, on dirait que rien ne le touche.

Sa première phase artistique est photographique. Il va simplement prendre en photo les objets manufacturés du quotidien, comme s'il voulait en faire une liste exhaustive, comme un témoignage de notre époque.

La deuxième phase est picturale. Jed commence à peindre des corps de métiers ordinaires, puis des figures plus célèbres de notre époque.

La dernière phase est vidéographique. Il filme la détérioration des objets dans la nature, leur processus de décomposition, pour montrer une forme de triomphe du végétal sur la fabrication humaine, et sur l'humanité.

Au cours de sa jeunesse, entre les deux premières phases, il va rencontrer successivement des personnes influentes qui vont le porter vers le succès progressivement, jusqu'à être une légende vivante.

:d)
Olga, d'abord, qui sera aussi son amante. Elle est commerciale pour Michelin et s'intéresse à ses photographies de cartes routières. Leur collaboration est très fructueuse.

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Franz, le galeriste, qui possède un réseau relationnel considérable et qui mise sur le succès des oeuvres picturales Jed

:d)
Michel Houellebecq lui-même, personnage de son propre roman, qui va écrire un manifeste sur le peintre, participant définitivement à son succès mondial.

La première partie présente Jed, son tempérament froid, étrange, sa démarche artistique, sa relation avec Olga, ses premiers succès, et la relation avec son père.

Le père de Jed, dernière pièce du puzzle pour comprendre l'idée du roman, dernier personnage principal que je vais introduire. Il s'agit d'un architecte, autrefois jeune socialiste rêveur qui souhaitait dépasser le dogme du Corbusier, mais qui a fini employé dans des cabinets produisant des blocs de béton à la chaîne, dans la droite lignée du fonctionnalisme qu'il méprisait. Mais il s'est embourgeoisé, c'était commode, il a fait du fonctionnalisme, puis a poursuivi à son compte avec sa propre entreprise, abandonnant tout-à-fait ses projets idéaux, organiques, sociaux.

LE PARADOXE DE L’ART FONCTIONNALISTE

Et c'est là tout le cœur du roman : l'omniprésence d'un fonctionnalisme froid, rationnel, efficace, sans âme. L'art est devenu une marchandise lucrative, l'architecture doit être pratique, rentable, le cinéma, la littérature, la musique, doivent être lisses, répondre à des besoins simples, et tous les objets de notre quotidien sont dénué de la moindre beauté formelle, ils sont usinés en série pour ne pas déplaire à la majorité. C'est le règne absolu du Fonctionnalisme, branche artistique et industrielle du capitalisme.

Revenons à Jed. Lui, c'est un fonctionnaliste assumé. Il éprouve une sorte d'amour modéré pour ce monde sans beauté. Lorsqu'il photographie les cartes routière Michelin, il voit la synthèse d'une nature, résumée là en quelques formes, tout un panel de paysages concentrés dans quelques symboles. Comme c'est plus efficace que la nature ! Et finalement, ne devrions pas revenir à cette nature ? Jed et ses admirateurs estiment que ces photographies de cartes Michelin représentent le plus bel éloge moderne du territoire français, et tous fantasment cette vie rurale qu'ils n'ont jamais connu.

Le thème de cette ruralité fantasmée est discret, mais omniprésent dans le roman. Le voyage avec en amoureux avec Olga où ils se " fabriquent des souvenirs ", les émissions TV qui vantent la vie douce dans les champs et les produits du terroir, le village où s'établit Houellebecq qui n'est qu'un village-vitrine complètement vide, tout retapé, uniquement composé de résidences secondaires et dont l'existence est tout-à-fait artificiel, Jed en fin de vie, riche, qui achète des centaines d'hectare, privatise l'ensemble par une immense barrière, fait construire une route pour rejoindre l'autoroute depuis chez lui en passant par son domaine, un véritable cocon citadin en pleine campagne, en somme.

Car tel est le problème des fonctionnalistes qui font l'apologie de la technique et du manufacturé : ils sont incapables de se faire une représentation authentique de la nature. Il y a chez eux quelque chose de cassé, de profondément aliéné, de sorte qu'ils ont perdu toute racine avec la terre, avec le vent, les arbres et les êtres vivants. Ce sont des êtres désincarnés, et Jed est le meilleur d'entre eux car il en est le représentant, le plus désincarné de tous, qui n'arrive même pas à faire semblant. Son père rêvait encore. Lui, plus du tout. La vie de son père est une tragédie du désenchantement, la sienne est une simple ligne plate où l'enchantement n'est jamais né.

La démarche artistique de Jed constitue un paradoxe dont lui-même prend conscience à l'âge de la maturité, lorsque sa deuxième phase arrive en panne et qu'il entre dans un creux improductif :

" Il se demanda fugitivement ce qui l'avait conduit à se lancer dabs une représentation artistique du monde, ou même à penser qu'une représentation du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d'émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie et d'intérêt particulier "


Sa rencontre avec Michel Houellebecq marque la découverte d'un alter-ego. Ensemble, ils auront de longs échanges désincarnés où ils discutent de la différence entre la peinture et la littérature, chacun mettant au défi l'autre de trouver une idée de représentation sur des thèmes insignifiants. Houellebecq analyse les tableaux de Jed, révèle le sens de sa démarche. Ils parlent également longuement des utopistes socialistes qui ont échoué à mener des alternatives productives à la logique capitalistes. Pourtant, Houellebecq autant que Jed auraient aimé vivre dans un monde où la nature et l'organique ont triomphé, et ils sont d'accord avec l'ambition de Charles Fourrier ou de William Morris. Seulement, ils ont échoué et nous voilà dans un monde fonctionnaliste.

Et le paradoxe artistique de Jed mène à un autre paradoxe plus immense, plus profond, le véritable nœud au cœur que nous expose Houellebecq : d'un côté, ils auraient souhaité que le capitalisme et son fonctionnalisme ne triomphent pas, mais de l'autre, ils l'aiment, ils le flattent, le vantent, le vendent et en font l'éloge au travers de leur art. Ils se plaisent à imaginer un hypermarché total qui couvrirait l'ensemble des besoins humains, une sorte d'Amazon physique, froid, impersonnel, mais foutrement pratique, et cette beauté logique fonctionnelle les plonge dans un sentiment d'extase qui les sécurise peut-être un peu

Et du même coup, ils fantasment un retour à la nature. Ce qui signifie normalement la fin du fonctionnalisme et du capitalisme. Mais c'est là que tout est emberlificoté, parce que la nature qu'ils désirent, c'est une nature de citadin, une nature fonctionnelle, procurant des sentiments simples d'apaisement avec un verni d'authenticité. Ils ne veulent pas entendre parler d'églises vétustes, de maisons insalubres, de précarité paysanne, de producteur inculte et farouche. Ils veulent une nature privée, commerciale, touristique, rentable, rationnelle.

En fait, ils ne veulent pas du tout un retour à la nature, et ils se trompent en pensant être d'accord avec les socialistes et les anticapitalistes. Ils sont simplement trop désincarnés pour le comprendre. Et Houellebecq (pas le personnage) a compris ça. Il comprend ses propres paradoxes intérieurs, il les met en lumière, mais qu'est-ce qu'il y peut ? Il ne peut pas vraiment changer le monde
Merci pour le résumax Kheyou
:chat_limite_bebe:


Je m'accorde pas mal sur l'idée de Kaczynski que plus on s'éloigne de notre état "naturel" "animal" plus on est mal, du coup je vois un peu un retour à la nature comme un remède aux maux qui sont présenté dans le livre.

Or dans le livre tu mentionnes ces citadins qui vivent dans un faux monde rural, comme si ils avaient compris ou était le remède, mais incapable de faire fi de leurs confort et leurs luxe restaient finalement prisonnier du problème
:Chat_non:

@pascimericitas
il y a 4 mois