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Kobain
11h
"Bonsoir monsieur.
- Comment allez vous ?
- Ah !
Je lâchais un cri de surprise en découvrant le visage de mon interlocuteur. Sa face, qu'il avait dissimulé jusqu'à maintenant, paraissait étrangère à ce monde. Sous ses cheveux gras, une peau grisâtre dessinait un visage cabossé, et il me paraissait difficile de deviner son âge.
"Votre visage... Que s'est-il passé ?
- Ah, monsieur... Hélas, une grande fatigue m'accable."
Je sifflais d'étonnement, ou de compassion, devant la face ravagée de mon ami. La fatigue dont semblait souffrir tout le village l'avait frappé, et il semblait prêt à s'effondrer devant moi. Après s'être étiré longuement, il reprit son interrogatoire :
"Êtes vous toujours chez votre mère ?
- Oui, je réside chez ma mère pour le moment.
- On m'a dit que vous aviez visité l'Italie.
- Oui.
- Avez vous aimé ?"
Son regard semblait s'éteindre un peu plus à chaque mot qu'il prononçait. Il gardait un sourire narquois de façade qui semblait gravé dans son visage informe, mais ce sourire n'était qu'un vestige d'une époque plus heureuse, car je ne voyais au fond de ses yeux que l'interminable attente d'un repos qui ne viendrait plus jamais.
"Oui. J'ai aimé l'Italie. Je ressens une lassitude depuis mon retour de voyage.
- Et qu'allez vous faire ?
- Je dois encore enregistrer pour le kinétoscope.
- Où ?
- La capitale.
- Grand bien vous en fasse.
Je parlais déjà à un cadavre. Les mots sortaient d'une enveloppe vidée de son âme, comme une machine répétant sans cesse les mêmes phrases. L'ami à qui je pensais parler n'était plus, et il me semblait de plus en plus évident que cela faisait des années qu'il avait quitté ce monde. L'abomination qui se tenait devant moi avait conservé son apparence, mais la nature profonde de cette entité paraissait trop absurde et grossière pour pouvoir la comprendre. Je devais m'en aller, car je sentais une étrange fatigue naitre au fond de moi.
"Mon ami, cela est carré, lui dis-je.
- Rendez moi donc visite dans ma brumeuse Normandie, si l'occasion se présente à vous.
- Je vous écrirai quand je viendrai en Normandie, nous irons au bal."
Je tournais les talons et m'éloignais, laissant ce qui fut un jour mon ami seul au milieu du chemin. Tandis que je tournais à l'angle de la rue, je n'osais pas me retourner pour lui adresser un dernier regard, mais je l'entendis au loin répéter "Êtes vous toujours chez votre mère ?"
- Ahi
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