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Je découvre la fameuse Annie Ernaux que je ne connaissais que de nom.

ANNIE ERNAUX ET EDOUARD LOUIS

La place, court roman dans le genre autofiction. A ce titre, le bouquin se rapproche énormément d'Edouard Louis que nous avons vu ensemble. Dans les deux cas, l'enfance à la campagne, des parents prolétaires et une élévation culturelle individuelle. A la différence qu'Edouard Louis se focalisait sur l'orientation sexuelle tandis qu'Annie Ernaux fait une fixette sur la condition de classe.

Dans les deux cas, une analyse quasiment sociologique de sa propre situation. C'est à croire que les transfuges de classe aiment se rationnaliser froidement. Egalement le même procédé stylistique consistant à mettre en italique les expressions paternelles pour distinguer différents niveaux de langage, bien qu'Edouard pousse la chose jusqu'à éclater la forme tandis que c'est très léger chez Annie.

Je remarque enfin le même goût pour la neutralité du style. Ici, la neutralité est presque pure, et revendiquée. Annie qualifie son style d'écriture plate. Aucune figure de style, aucune émotion apparente, l'anti-romantisme, rien que des faits et des constats. Elle ne veut pas romancer sa famille, mais la faire apparaître telle qu'elle est vraiment, sans artifice littéraire. Et elle n'a pas tort : quoi de mieux qu'un style simple pour représenter des gens simples ?

LE PERE

Annie se focalise sur la vie de son père et du rapport qu'elle entretient avec lui, parce qu'il vient de décéder. C'est un ancien paysan qui s'est légèrement enrichi en devenant commerçant, mais qui est resté ignare comme un paysan. Sa fille décrit tour à tour une série de souvenirs qui lui apparaissent spontanément, des photos qu'elle trouve.

Elle n'a jamais rien vécu de fou, contrairement à des Romain Gary, des Malraux. Une enfance ordinaire, rude, mais correcte, simplement marquée par la guerre. Ensuite, elle a été bonne à l'école, a fait des études, est devenu prof, s'est marié, rien de plus ennuyeux. Quant à son père, rien de plus à dire qu'il a été paysan puis épicier après la guerre, routinier, bon vivant, complètement ignare et maladroit.

L'autrice va plutôt chercher de petits moments quotidien, le père qui se rasait dans la cuisine, sa manière de parler à table, son comportement avec les clients, l'éloignement progressif avec sa fille à mesure qu'elle se cultivait et côtoyait des bourgeois, les dimanches à la mer, la gestion du commerce, le passage de ses amies à la maison etc.

Curieusement, ça fonctionne assez bien, et la simplicité de l'écriture nous permet de vivre avec eux la simplicités des moments qu'ils vivent.


LA BOURGEOISIE

Mais il y a quand même une couille dans le pâté, dirais-je, quelque chose qui me dérange un tantinet. C'est que l'autrice n'est parvenu à la neutralité que dans le style. Mais dans le fond, elle utilise une grille de lecture arbitraire et très ostensiblement orientée. Elle est complètement obsédée par la bourgeoisie. C'est pour elle la quête d'une vie. Elle passe au crible tous les comportements de son père pour montrer en quoi ils ne sont pas bourgeois, en quoi ils sont une marque de la paysannerie. Il y a chez Annie cet exécrable désir de devenir une bourgeoise, de faire partie du monde qui a dénigré son père.

Elle ne snobe jamais sa famille. Elle ne commet par cette erreur impardonnable. D'ailleurs, en restant simple, elle rend hommage à la simplicité de sa famille et d'une certaine façon, elle la loue. Mais on sent, on devine, la sacralisation du bourgeois, le désir profond et intime de faire partie des leurs, d'adopter leurs codes, d'être leur amie et aimée d'eux.

Bien, d'accord, c'est son droit. Après tout, une enfant de prolétaire peut tout à fait vouloir s'élever spirituellement, intellectuellement. D'ailleurs, je suis un fan inconditionnel de Martin Eden pour cette raison. Mais concernant Annie, il n'est pas seulement question de culture. Elle veut intégrer une classe, un monde, devenir une bourgeoise. Martin Eden voulait devenir érudit, intelligent, profond, et il a même renié la bourgeoisie pour y parvenir. Ca fait toute la différence.

Je dois dire également que toute la partie Annie qui s'élève académiquement et l'éloignement du père qui ne comprend pas, ce n'est franchement pas le plus intéressant. Ce narratif est devenu vraiment banal et on l'a bien écumé. Ce qui me plait le mieux, c'est quand Annie s'affranchit de sa grille de lecture pour louer simplement cette famille prolétaire


Voici un extrait pour avoir une idée du style qu'elle qualifie d'écriture plate :

" Obsession : qu'est-ce qu'on va penser de nous ? (les voisins, les clients, tout le monde) Règle : déjouer constamment le regard critique des autres, par la politesse, l'absence d'opinion, une attention minutieuse aux humeurs qui risquent de vous atteindre. Il ne regardait pas les légumes d'un jardin que le propriétaire était en train de bêcher, à moins d'y être convié par un signe, sourire ou petit mot. Jamais de visite, même à un malade en clinique, sans être invité. Aucune question où se dévoileraient une curiosité, une envie qui donnent barre à l'interlocuteur sur nous. Phrase interdite : Combien vous avez payé ça ? "

@ceinturion @glock @esclavotaf @bouclador @albinus @palance
il y a 12 jours
:caniche_intello:
il y a 11 jours