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à commencer par Holderlin sans doute
:Menhera_19:
il y a 3 ans
Topic mis en favori, le concept est chouette
Forgot that inside the icon there's still a young girl from
:Purer:
il y a 3 ans
AnFata
AnFata
3 ans
J'avais complétement oublié l'extrait, et je me rappelais mal de la phrase centrale. Il faut que je le relise en entier
:sueur:
Quand les descos d'AVN essayaient de faire des phrases à grandes tournures j'avais toujours cet extrait dans la tête.
:Risitas_wtf:
Bac +5, RSA mais je compte évoluer, bientôt l'AAH
:bdb:
il y a 3 ans
Sainte
Sainte
3 ans
Un passage du père Hugo :
Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience ; le moment est venu d’y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. Il n’existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. L’œil de l’esprit ne peut trouver nulle part plus d’éblouissements ni plus de ténèbres que dans l’homme ; il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme.

Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu’à propos d’un seul homme, ne fût-ce qu’à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La conscience, c’est le chaos des chimères, des convoitises et des tentatives, la fournaise des rêves, l’antre des idées dont on a honte ; c’est le pandémonium des sophismes, c’est le champ de bataille des passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d’un être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de dragons et d’hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie !
Je me dis toujours la même chose face à Hugo : POUAH c'est GRANDIOSE ! Mais est ce vrai ou sensé ? J'ai du mal à me convaincre que tant de choses se passent dans l'âme des petits hommes gris du quotidien. Mais dans la nôtre peut être
:hype:
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il y a 3 ans
Quand les descos d'AVN essayaient de faire des phrases à grandes tournures j'avais toujours cet extrait dans la tête.
:Risitas_wtf:
Je ne demanderai pas de qui tu parles
:sueur:
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il y a 3 ans
Bernanos - La France contre les Robots :

I. Sur la liberté

Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres, des fantaisies. « Pas de fantaisies ! disent les gens d’affaires et les fonctionnaires également soucieux d’aller vite, le règlement est le règlement, nous n’avons pas de temps à perdre pour des originaux qui prétendent ne pas faire comme tout le monde… » Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J’ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N’importe quel honnête homme, pour se rendre d’Europe en Amérique, n’avait que la peine d’aller payer son passage à la Compagnie transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille.
Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats.
Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte.
« Que risquez-vous ? Que vous importe d’être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher… »
En ce temps-là, le procédé […] n’était en effet redoutable qu’au criminel, et il en est de même encore maintenant. C’est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l’homme qui les incarne.
Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d’imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la Police d’État guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes, de la nouvelle méthode, il pressentait qu’une arme si perfectionnée, aux mains de l’État, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens.
L’idée qu’un citoyen, qui n’a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui il lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d’un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l’esprit de personne.

Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée.

[…] nous supporterions volontiers d’être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l’être moins que nous. Les privilèges nous font peur, parce qu’il en est de plus ou moins précieux. Mais l’homme d’autrefois les eût volontiers comparés aux vêtements qui nous préservent du froid. Chaque privilège était une protection contre l’État. Un vêtement peut être plus ou moins élégant, plus ou moins chaud, mais il est encore préférable d’être vêtu de haillons que d’aller tout nu. Le citoyen moderne, lorsque ses privilèges auront été confisqués jusqu’au dernier, y compris le plus bas, le plus vulgaire, le moins utile de tous, celui de l’argent, ira tout nu devant ses maîtres.

[150 ans après la révolution française] Des millions et des millions d’hommes ne croyaient plus à la liberté, c’est-à-dire qu’ils ne l’aimaient plus, ils ne la sentaient plus nécessaire, ils y avaient seulement leurs habitudes, et il leur suffisait d’en parler le langage. Depuis longtemps, l’État se fortifiait de tout ce qu’ils abandonnaient de plein gré. Ils n’avaient que le mot de révolution à la bouche, mais ce mot de révolution, par une comique chinoiserie du vocabulaire, signifiait la Révolution Socialiste, c’est-à-dire le triomphal et définitif avènement de l’État, la Raison d’État couronnant aussi l’édifice économique, la Raison d’État faisant face au Monopole d’État, comme en une de ces allégories pyrotechniques qui précédaient jadis le « bouquet » des feux d’artifice. Ils n’avaient que le mot de Révolution dans leur gueule pourrie, mais ce n’était pas la leur, qui se préparait […] c’était celle de l’État qui allait faire sa propre Révolution à leurs dépens, aux dépens de ce qui leur restait de liberté.

II. Sur l’effondrement

Une civilisation ne s’écroule pas comme un édifice ; on dirait beaucoup plus exactement qu’elle se vide peu à peu de sa substance, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que l’écorce. On pourrait dire plus exactement encore qu’une civilisation disparaît avec l’espèce d’homme, le type d’humanité, sorti d’elle.

Il est beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l’homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n’est-elle pas le plus impitoyable ? L’argent tient plus étroitement à nous que notre propre chair. Combien donnent volontiers leur fils au Prince, et tirent honneur du trépas de leur enfant, qui refuseraient à l’État leur fortune tout entière, ou même une part de leur fortune ! Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. De quoi cet esprit ne sera-t-il pas capable ? Pour nous parler d’une République pacifique composée de commerçants, il faut vraiment que vous vous croyiez le droit de vous payer nos têtes !
Si les boutiquiers d’aujourd’hui sont plus experts à manier l’aune que l’épée, c’est qu’ils n’ont point d’intérêt dans les guerres. Que leur importe une province de plus ou de moins dans le Royaume ? Lorsqu’ils trouveront devant eux des concurrents, vous les verrez contempler d’un oeil sec les plus effroyables carnages ; l’odeur des charniers ne les empêchera pas de dormir. Bref, le jour où la superproduction menacera d’étouffer la spéculation sous le poids sans cesse accru des marchandises invendables, vos machines à fabriquer deviendront des machines à tuer, voilà ce qu’il est très facile de prévoir.

Ce n’est pas la spéculation qui va mettre ce monde à bas, mais la corruption qu’elle engendre. Pour nous guérir de nos vices, ou du moins pour nous aider à les combattre, la crainte de Dieu est moins puissante que celle du jugement de notre prochain, et, dans la société qui va naître, la cupidité ne fera rougir personne. Lorsque l’argent est honoré, le spéculateur l’est aussi. Il aura donc beaucoup plus à craindre l’envie que le mépris ; n’espérons donc pas le réveil des consciences.

Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. Car, en dépit de ce que j’écrivais tout à l’heure, il s’agit beaucoup moins de corruption que de pétrification. La Barbarie, d’ailleurs, multipliant les ruines qu’elle était incapable de réparer, le désordre finissait par s’arrêter de lui-même, faute d’aliment, ainsi qu’un gigantesque incendie. Au lieu que la civilisation actuelle est parfaitement capable de reconstruire à mesure tout ce qu’elle jette par terre, et avec une rapidité croissante. Elle est donc sûre de poursuivre presque indéfiniment ses expériences et ses expériences se feront de plus en plus monstrueuses…

III. Sur la démocratie

La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité.

Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts ?

Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières aimées pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre l’hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande.

:risikali_yuga:
il y a 3 ans
:d)
Un joli extrait sur la première rencontre entre paganisme et christianisme (spécial @Musicien ) : L'Enchanteur, de René Barjavel. Un extrait un peu long, mais que je trouve touchant
:peepoJVC:


En ce temps-là, les anciens dieux n’étaient pas morts, ils vivaient dans les forêts, les lacs et les sources, les hommes les connaissaient, les rencontraient parfois, ne les craignaient guère. En échange d’une aide, d’une faveur ils leur faisaient des cadeaux, un pigeon, des fleurs, une poupée, un plat de pois au lard, à la mesure de leurs moyens, qui étaient minces. Les dieux ne se montraient pas exigeants. Ils étaient pauvres et modestes, comme eux.



Mais dans ce bout du continent qui avait encore des noms changeants, un dieu nouveau s’avançait, venu de Jérusalem, où il était mort et ressuscité, en même temps qu’il régnait en permanence dans les cieux.


Il balaya devant lui les autres dieux. Ce n’était pas qu’il refusât le partage : il n’en avait même pas l’idée.


Il était l’Unique, il occupait la totalité de l’espace et du temps, qu’il avait créés. Il eût, malgré cela, bien toléré les autres dieux, ils ne le gênaient pas, ils étaient éparpillés, minuscules, ils ne se différenciaient pas essentiellement de lui, ils étaient son propre reflet émietté par les miroirs de la vie. Mais une armée de prêtres et de moines intolérants ratissaient en son nom les campagnes, proclamant qu’il était un dieu jaloux, ce qui était faux, à son niveau on ne peut être ni jaloux, ni vengeur, ni justicier. La justice se fait d’elle-même dans le cœur des vivants.


Les prêtres et les moines, les uns sincères, les autres calculateurs, tous dans l’erreur, promettaient et menaçaient en Son Nom, promettaient à ceux qui l'adoraient et Lui obéissaient les délices d’une moelleuse vie éternelle et menaçaient les mécréants des souffrances abominables de l’Enfer.


C’est ainsi que, par leurs sermons et leurs vociférations, ils coupèrent l’Unique en deux.


Dans l’esprit des croyants alléchés et épouvantés, il y eut désormais en haut le Dieu blanc, dispensateur de la félicité, et en bas le Dieu noir aux dents sanglantes et aux mains de feu, qui guettait leurs défaillances. C’est ainsi que le Diable, puisqu’ils croyaient en son existence, exista.


Les humains, jeunes et vieux, mâles et femelles, continuaient de vivre avec Dieu et le Diable comme leurs anciens l’avaient fait avec les anciens dieux, c’est-à-dire dans une familiarité de tous les instants. Dieu était là, avec eux, quand ils mangeaient la soupe, récoltaient les fèves, tissaient le lin, forgeaient la charrue, bottaient le cul du porc qui s’en prenait aux navets au lieu de se contenter des glands sous le chêne. Dieu ne les quittait jamais, Il accompagnait tous leurs gestes, écoutait toutes leurs paroles, dont beaucoup s’adressaient à Lui. Ils Lui parlaient, moins pour Lui demander ses faveurs ou son aide que simplement parce qu’il était là, familier, écoutant amicalement tout ce qu’on Lui racontait. Cette présence était merveilleusement réconfortante, c’était une cuirasse de duvet autour de l’existence. On n’était jamais seul, jamais abandonné. Dieu était là.


Le Diable aussi, bien sûr. Un peu plus loin, à l’écart, mais veillant et surveillant, l’oeil vif comme l’hameçon, partout, dans les coins d’ombre, sous les lits, dans le grand soleil paresseux, au dernier rayon du placard, au fond de la bourse, guettant les défaillances, ses griffes ouvertes prêtes à se refermer plus vite que l’éclair.


Les humains le craignaient beaucoup, mais faisaient confiance à Dieu pour les protéger, et à Son fils, pour leur pardonner s’ils fautaient.
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il y a 3 ans
Bernanos - La France contre les Robots :

I. Sur la liberté

Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres, des fantaisies. « Pas de fantaisies ! disent les gens d’affaires et les fonctionnaires également soucieux d’aller vite, le règlement est le règlement, nous n’avons pas de temps à perdre pour des originaux qui prétendent ne pas faire comme tout le monde… » Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J’ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N’importe quel honnête homme, pour se rendre d’Europe en Amérique, n’avait que la peine d’aller payer son passage à la Compagnie transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille.
Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats.
Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte.
« Que risquez-vous ? Que vous importe d’être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher… »
En ce temps-là, le procédé […] n’était en effet redoutable qu’au criminel, et il en est de même encore maintenant. C’est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l’homme qui les incarne.
Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d’imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la Police d’État guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes, de la nouvelle méthode, il pressentait qu’une arme si perfectionnée, aux mains de l’État, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens.
L’idée qu’un citoyen, qui n’a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui il lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d’un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l’esprit de personne.

Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée.

[…] nous supporterions volontiers d’être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l’être moins que nous. Les privilèges nous font peur, parce qu’il en est de plus ou moins précieux. Mais l’homme d’autrefois les eût volontiers comparés aux vêtements qui nous préservent du froid. Chaque privilège était une protection contre l’État. Un vêtement peut être plus ou moins élégant, plus ou moins chaud, mais il est encore préférable d’être vêtu de haillons que d’aller tout nu. Le citoyen moderne, lorsque ses privilèges auront été confisqués jusqu’au dernier, y compris le plus bas, le plus vulgaire, le moins utile de tous, celui de l’argent, ira tout nu devant ses maîtres.

[150 ans après la révolution française] Des millions et des millions d’hommes ne croyaient plus à la liberté, c’est-à-dire qu’ils ne l’aimaient plus, ils ne la sentaient plus nécessaire, ils y avaient seulement leurs habitudes, et il leur suffisait d’en parler le langage. Depuis longtemps, l’État se fortifiait de tout ce qu’ils abandonnaient de plein gré. Ils n’avaient que le mot de révolution à la bouche, mais ce mot de révolution, par une comique chinoiserie du vocabulaire, signifiait la Révolution Socialiste, c’est-à-dire le triomphal et définitif avènement de l’État, la Raison d’État couronnant aussi l’édifice économique, la Raison d’État faisant face au Monopole d’État, comme en une de ces allégories pyrotechniques qui précédaient jadis le « bouquet » des feux d’artifice. Ils n’avaient que le mot de Révolution dans leur gueule pourrie, mais ce n’était pas la leur, qui se préparait […] c’était celle de l’État qui allait faire sa propre Révolution à leurs dépens, aux dépens de ce qui leur restait de liberté.

II. Sur l’effondrement

Une civilisation ne s’écroule pas comme un édifice ; on dirait beaucoup plus exactement qu’elle se vide peu à peu de sa substance, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que l’écorce. On pourrait dire plus exactement encore qu’une civilisation disparaît avec l’espèce d’homme, le type d’humanité, sorti d’elle.

Il est beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l’homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n’est-elle pas le plus impitoyable ? L’argent tient plus étroitement à nous que notre propre chair. Combien donnent volontiers leur fils au Prince, et tirent honneur du trépas de leur enfant, qui refuseraient à l’État leur fortune tout entière, ou même une part de leur fortune ! Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. De quoi cet esprit ne sera-t-il pas capable ? Pour nous parler d’une République pacifique composée de commerçants, il faut vraiment que vous vous croyiez le droit de vous payer nos têtes !
Si les boutiquiers d’aujourd’hui sont plus experts à manier l’aune que l’épée, c’est qu’ils n’ont point d’intérêt dans les guerres. Que leur importe une province de plus ou de moins dans le Royaume ? Lorsqu’ils trouveront devant eux des concurrents, vous les verrez contempler d’un oeil sec les plus effroyables carnages ; l’odeur des charniers ne les empêchera pas de dormir. Bref, le jour où la superproduction menacera d’étouffer la spéculation sous le poids sans cesse accru des marchandises invendables, vos machines à fabriquer deviendront des machines à tuer, voilà ce qu’il est très facile de prévoir.

Ce n’est pas la spéculation qui va mettre ce monde à bas, mais la corruption qu’elle engendre. Pour nous guérir de nos vices, ou du moins pour nous aider à les combattre, la crainte de Dieu est moins puissante que celle du jugement de notre prochain, et, dans la société qui va naître, la cupidité ne fera rougir personne. Lorsque l’argent est honoré, le spéculateur l’est aussi. Il aura donc beaucoup plus à craindre l’envie que le mépris ; n’espérons donc pas le réveil des consciences.

Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. Car, en dépit de ce que j’écrivais tout à l’heure, il s’agit beaucoup moins de corruption que de pétrification. La Barbarie, d’ailleurs, multipliant les ruines qu’elle était incapable de réparer, le désordre finissait par s’arrêter de lui-même, faute d’aliment, ainsi qu’un gigantesque incendie. Au lieu que la civilisation actuelle est parfaitement capable de reconstruire à mesure tout ce qu’elle jette par terre, et avec une rapidité croissante. Elle est donc sûre de poursuivre presque indéfiniment ses expériences et ses expériences se feront de plus en plus monstrueuses…

III. Sur la démocratie

La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité.

Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts ?

Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières aimées pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre l’hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande.

:risikali_yuga:
C'est magnifique, merci ! je connaissais Bernanos sans jamais l'avoir lu, je ne savais pas par où commencer, très bon choix !
Image
il y a 3 ans
Vol de nuit, Antoine de Saint-Exupéry (attention au spoil). Contexte : pris au piège dans un orage, sans aucune possibilité d'atterrir et perdant de plus en plus d'altitude et de carburant, Fabien a deux choix : tenter le tout pour le tout et essayer d'atterrir dans les montagnes, où il est presque sûr de se cracher, ou alors monter au dessus des nuages, scellant définitivement son sort, pour voir une dernière fois les étoiles. Un des plus beaux textes écrits, et surtout il est peu connu :

Dans ces remous en coups de bélier, pour amortir les se-
cousses du volant, sinon elles eussent scié les câbles de com-
mandes, il s’était cramponné à lui, de toutes ses forces. Il s’y
cramponnait toujours. Et voici qu’il ne sentait plus ses mains
endormies par l’effort. Il voulut remuer les doigts pour en rece-
voir un message : il ne sut pas s’il était obéi. Quelque chose
d’étranger terminait ses bras. Des baudruches insensibles et
molles. Il pensa : « Il faut m’imaginer fortement que je serre… »
Il ne sut pas si la pensée atteignait ses mains. Et comme il per-
cevait les secousses du volant aux seules douleurs des épaules :
« Il m’échappera. Mes mains s’ouvriront… » Mais s’effraya de
s’être permis de tels mots, car il crut sentir ses mains, cette fois,
obéir à l’obscure puissance de l’image, s’ouvrir lentement, dans
l’ombre, pour le livrer.
Il aurait pu lutter encore, tenter sa chance : il n’y a pas de
fatalité extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure : vient une
minute où l’on se découvre vulnérable ; alors les fautes vous at-
tirent comme un vertige.
Et c’est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une dé-
chirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d’une
nasse, quelques étoiles.
Il jugea bien que c’était un piège : on voit trois étoiles dans
un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre,
on reste là à mordre les étoiles…
Mais sa faim de lumière était telle qu’il monta.
il y a 3 ans
Vol de nuit, Antoine de Saint-Exupéry (attention au spoil). Contexte : pris au piège dans un orage, sans aucune possibilité d'atterrir et perdant de plus en plus d'altitude et de carburant, Fabien a deux choix : tenter le tout pour le tout et essayer d'atterrir dans les montagnes, où il est presque sûr de se cracher, ou alors monter au dessus des nuages, scellant définitivement son sort, pour voir une dernière fois les étoiles. Un des plus beaux textes écrits, et surtout il est peu connu :

Dans ces remous en coups de bélier, pour amortir les se-
cousses du volant, sinon elles eussent scié les câbles de com-
mandes, il s’était cramponné à lui, de toutes ses forces. Il s’y
cramponnait toujours. Et voici qu’il ne sentait plus ses mains
endormies par l’effort. Il voulut remuer les doigts pour en rece-
voir un message : il ne sut pas s’il était obéi. Quelque chose
d’étranger terminait ses bras. Des baudruches insensibles et
molles. Il pensa : « Il faut m’imaginer fortement que je serre… »
Il ne sut pas si la pensée atteignait ses mains. Et comme il per-
cevait les secousses du volant aux seules douleurs des épaules :
« Il m’échappera. Mes mains s’ouvriront… » Mais s’effraya de
s’être permis de tels mots, car il crut sentir ses mains, cette fois,
obéir à l’obscure puissance de l’image, s’ouvrir lentement, dans
l’ombre, pour le livrer.
Il aurait pu lutter encore, tenter sa chance : il n’y a pas de
fatalité extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure : vient une
minute où l’on se découvre vulnérable ; alors les fautes vous at-
tirent comme un vertige.
Et c’est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une dé-
chirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d’une
nasse, quelques étoiles.
Il jugea bien que c’était un piège : on voit trois étoiles dans
un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre,
on reste là à mordre les étoiles…
Mais sa faim de lumière était telle qu’il monta.
Incroyable khey, je suis précisément en train de lire ce livre, je n'ai pas encore croisé cet extrait ! le livre est rempli de page magnifique comme ça, qui forcent à prendre le temps, à y revenir et à y repenser, je suis content que tu mettes un joli morceau ici !
:hype:
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il y a 3 ans
AnFata
AnFata
3 ans
C'est magnifique, merci ! je connaissais Bernanos sans jamais l'avoir lu, je ne savais pas par où commencer, très bon choix !
Content que ça t'aies plus.
:gg:
il y a 3 ans
AnFata
AnFata
3 ans
Incroyable khey, je suis précisément en train de lire ce livre, je n'ai pas encore croisé cet extrait ! le livre est rempli de page magnifique comme ça, qui forcent à prendre le temps, à y revenir et à y repenser, je suis content que tu mettes un joli morceau ici !
:hype:
Profite de la fin du bouquin, hésite pas à lâcher une petite larme image.noelshack.com https://image.noelshack.com[...]1483231891-snif-g-dur.jpg
il y a 3 ans