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En 1919, le Congrès de Madrid a défini la CNT comme un syndicat anarchiste. Le communisme libertaire, une société sans classes et sans État, était l’objectif de la CNT.

Depuis sa fondation en 1910, la CNT, en tant qu’organisation syndicale, a souvent mis l’accent sur l’autonomie des travailleurs et la lutte pour leur émancipation, sans nécessairement se conformer à une idéologie « rigide ». Il s’agissait de s’adapter aux besoins et aux aspirations des travailleurs, en prônant une libération du prolétariat davantage axée sur l’action directe et la solidarité que sur des dogmes préétablis. Cette approche peut être vue comme une manière de promouvoir une dynamique plus organique et participative du changement social. Selon les mots de Simon Pierra Pagès, délégué du syndicat du bâtiment de Barcelone : « Le syndicalisme, l’organisation ouvrière, n’a qu’une seule mission et cette mission est la résolution du problème économique que nous devons résoudre entre travailleurs. » Eleuterio Quintanilla tint un discours similaire. Tous deux furent considérés comme des modérés, voire des réformistes !

Face à Simon Pierra Pagès et Eleuterio Quintanilla, les véritables anarchistes répondirent en prenant l’exemple de la Révolution russe de 1917 et tentèrent d’engager la CNT au-delà d’une simple solidarité avec celle-ci. En 1919 encore, ils voyaient dans la Révolution d’Octobre l’application même de la doctrine anarchiste (deux ans avant l’écrasement de la Commune de Kronstadt).

N’oublions pas que la Révolution bolchevique d’octobre 1917 fut pleinement défendue par les anarchistes les plus radicaux de la CNT, notamment Hilario Arlandis (avant qu’il ne renonce à l’anarchisme et rejoigne le Parti communiste espagnol en 1921 !). Ce dernier, lors du Congrès de Madrid, défendit l’adhésion de la CNT à la IIIe Internationale. Ce qui se passait en Russie correspondait à l’anarchisme, et la dictature du prolétariat devint même un élément essentiel du processus révolutionnaire, pour l’instauration du communisme. Pour le citer : « Au nom des anti-autoritaires qu’ils sont – et j’en suis puisque j’ai toujours été anarchiste – de nombreux camarades s’opposent à la dictature du prolétariat, car ils n’accepteraient aucune dictature. Et en effet, la liberté est incompatible avec toute coercition… Mais nous ne sommes pas seulement des idéalistes… nous sommes aussi des réalistes (…) Ainsi, nous sommes, en tant que libertaires, contre toute dictature, mais concrètement, nous devons accepter, parce que c’est une nécessité dans la société dans laquelle nous vivons, la violence, alors que nous sommes pacifistes ; nous devons accepter la dictature de classe bien que nous soyons libertaires. » Notons que Hilario Arlandis ne fut pas le seul à défendre cette idée ; Eusebio Carbó déclara : « Nous rejetons la raison d’État… Tous les principes de coercition nient le principe même de liberté, et nous ne le répéterons jamais assez. Mais cela signifie-t-il que nous soyons ennemis de la dictature ? Du point de vue des principes, oui ; du point de vue de la réalité actuelle, non. Nous justifions la dictature, nous l’admirons, nous attendons avec impatience qu’elle advienne… Nous la chanterons, nous l’aimerons si elle sert à instaurer le règne de la justice dans le monde ; pour cela nous admirons et aimons la dictature du prolétariat. » Ainsi, pour la plupart des anarchistes espagnols, la dictature du prolétariat représentait un « mal nécessaire » censé n’être que temporaire…

#CNT-AIT
il y a 2 heures
Les partisans du syndicalisme révolutionnaire, notamment Salvador Seguí (El Noi del Sucre — parce qu’il consommait beaucoup de sucre…), étaient souvent animés de convictions les poussant à défendre leurs idéaux face à la révolution bolchevique. Leur attachement à leurs principes les conduisait à faire preuve d’esprit critique et à ne pas se laisser emporter uniquement par l’enthousiasme suscité par les transformations radicales, même s’ils pouvaient éprouver une certaine sympathie pour ces révolutions.

Eleuterio Quintanilla prononça un long discours évoquant également la dictature du prolétariat. Il s’appuyait sur une conception davantage syndicaliste que spontanée de l’anarchisme. Il n’acceptait pas la dictature du prolétariat et se demandait si la dictature du prolétariat russe correspondait à « notre conception libertaire, notre conception fédéraliste et internationaliste de ce que doit être une dictature ? Non, la dictature russe constitue pour nous un grave danger que, s’il ne nous est pas possible de combattre, nous ne pouvons pas applaudir. La dictature entre les mains d’un gouvernement, même révolutionnaire, est toujours un danger pour les révolutionnaires eux-mêmes. Ainsi, pour nous, ce sont les syndicats qui doivent concevoir et créer la dictature et ce sont les syndicats armés qui doivent constituer la garde de la révolution », « Puisque la révolution russe ne donne pas un exemple sain d’une véritable dictature populaire, mais celui d’une dictature gouvernementale, d’une dictature d’État, nous devons réaffirmer que cette dictature ne représente pas notre idéal et que nous ne pouvons y adhérer. Les dangers qu’elle comporte sont trop grands, d’une portée que nous ne pouvons certes pas prévoir, mais dont nous pouvons être sûrs. » Tel est le discours de Quintanilla, qui n’empêcha pas l’édifice théorique plus ou moins solide de l’anarchisme espagnol d’être ébranlé par le succès apparent de la révolution russe et l’efficacité des bolcheviks dans leur prise du pouvoir, visant à mettre fin au capitalisme et à l’autocratie tsariste.

L’une des principales questions à traiter était celle de l’adhésion de la CNT à la IIIe Internationale. Après être revenue aux principes et avoir affirmé que la finalité poursuivie par la Confédération en Espagne était le communisme libertaire, le Congrès de Madrid en précisa la définition : « socialisation de la terre et des instruments de production et d’échange » et disparition du pouvoir absorbant de l’État. La CNT réaffirma son refus de participer aux commissions mixtes avec les patrons et les autorités, que le gouvernement espagnol venait de créer pour réguler ce qui pouvait l’être et réduire les tensions après la politique de lock-out menée par le patronat. Il convient de noter que cette position ne fut pas toujours respectée, certains dirigeants, dont Salvador Seguí, n’hésitant pas à participer à certaines séances de ces commissions. Sur la question de l’unification du prolétariat, deux camps s’opposèrent. Les syndicalistes, comme Salvador Seguí, souhaitaient un rapprochement entre la CNT et l’UGT (réformiste) sur la base de luttes communes. Les anarchistes voulaient la fusion des syndicats au sein de la CNT. L’UGT, fidèle au PSOE, refusa toute unité d’action.

Le débat sur l’adhésion de la CNT à l’Internationale communiste relança la discussion sur la nature de la révolution bolchevique. Par la suite, la question de l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge (Profintern, fondée en 1921 lors du congrès de Moscou auquel participèrent notamment Andrés Nin et Ángel Pestaña) se posa également. Deux rapports furent proposés aux délégués : le premier sur le soutien à la révolution russe, le second sur les nouvelles organisations internationales et la création d’un comité de relations internationales au sein du comité national de la CNT.

Le premier rapport affirmait la profonde identité entre les idéaux de la CNT et ceux de la révolution bolchevique, qui abolissait les privilèges de classe et de caste, donnait le pouvoir au prolétariat afin qu’il accède au bonheur et au bien-être auxquels il avait un droit incontestable, et instaurait la dictature transitoire du prolétariat pour assurer la victoire de la révolution. La CNT devait ainsi déclarer sa solidarité inconditionnelle avec la nouvelle orientation politique en Russie.

Le second rapport rejetait toute adhésion possible à la IIIe Internationale et proposait la création d’un nouvel organisme international en convoquant un congrès en Espagne. Cela pouvait sembler vague. Toutefois, comme le souligna Antonio Bar, cette motion reflétait les divergences idéologiques entre la IIIe Internationale et la CNT, ainsi qu’entre les différents courants internes à la CNT : « Considérant enfin que les méthodes révolutionnaires de lutte de la IIIe Internationale ainsi que ses objectifs ultimes sont fondamentalement opposés à l’idéal anti-autoritaire et décentralisateur que la CNT revendique, celle-ci estime nécessaire de procéder à la convocation en Espagne du Congrès international (…) afin qu’il contribue, après examen de la situation du prolétariat mondial, à constituer une Internationale syndicaliste révolutionnaire pure, dont le but sera l’instauration du communisme libertaire. » Cela paraissait « surprenant », car le ton du Congrès était favorable à la révolution russe. Même Manuel Buenacasa, « admirateur » de Malatesta, affirma : « Nous, ennemis de l’État comme nous l’avons toujours démontré, comprenons la révolution russe parce qu’elle est une véritable révolution qui a transformé l’économie. Et mieux encore, le fait qu’elle ait donné au prolétariat le pouvoir, les instruments de production et la terre doit également nous intéresser. » La délégation de la métallurgie valencienne considérait que la principale contribution des bolcheviks avait été de faire germer les graines d’une véritable révolution.

Concernant l’adhésion de la CNT à l’Internationale communiste, il convient aussi de mentionner l’intervention de Salvador Seguí (El Noi del Sucre) pour qui le manque de préparation de la classe ouvrière à assumer (et diriger) le processus révolutionnaire constituait un problème en Russie. Selon lui, le Parti communiste n’était pas réellement une organisation de classe. Dans les conférences qu’il avait données avant le Congrès, il insistait sur la nécessité d’éduquer l’ensemble du prolétariat. Au Congrès de Madrid, il ne se prononça pas en faveur de la dictature du prolétariat, y voyant un signe de faiblesse du peuple russe, de son incapacité à diriger le processus de transformation sociale essentiellement économique, et une forme de tyrannie. Néanmoins, il défendit l’entrée de la CNT dans l’Internationale communiste, estimant que « nous ne pouvons rester à l’écart de nos camarades, des travailleurs du reste du monde ».
il y a 2 heures
Les délégués du syndicat des carrossiers de Barcelone exprimèrent leur opposition à la proclamation du Congrès faisant de la révolution russe l’idéal du syndicalisme révolutionnaire. Ils soulignèrent que cette révolution reposait sur des principes marxistes, alors que le syndicalisme reposait sur des principes bakouniniens. Le syndicat madrilène de l’industrie du jouet alla dans le même sens et conclut : « Nous sommes également favorables à l’adhésion à l’Internationale, mais nous acceptera-t-elle ? »

Toutes ces objections restèrent toutefois marginales face à l’enthousiasme manifeste de la majorité du Congrès. Bien qu’Eleuterio Quintanilla ait réaffirmé que les principes de la CNT ne correspondaient pas à ceux des bolcheviks. D’abord, la Révolution d’Octobre n’avait pas été l’œuvre des syndicats mais du Parti communiste. Selon Quintanilla, la révolution russe correspondait à une conception marxiste, centralisatrice, détournée du véritable sens de la révolution. Celle-ci devait dépasser ces limites, en rejetant le contrôle étroit d’un parti, même révolutionnaire et d’avant-garde. Elle devait impliquer l’intervention effective et définitive du peuple et sa représentation dans le mouvement révolutionnaire, ce qui ne pouvait se faire que par l’organisme construit par la classe ouvrière au fil des années : le syndicat. La révolution ne pouvait être qu’une révolution syndicaliste. Les arguments de Quintanilla contre l’adhésion à la IIIe Internationale allaient dans le même sens : il rejetait cette nouvelle organisation composée de fractions issues des partis socialistes européens.

Quintanilla ne remporta pas la majorité du Congrès, mais il sema le doute… Cette graine devait donner naissance à la critique libertaire du léninisme élaborée en Russie. Le 17 décembre 1919, la CNT déclara que, tout en restant fidèle aux principes de la Première Internationale défendus par Bakounine, elle adhérait provisoirement à la IIIe Internationale en raison de son caractère révolutionnaire, jusqu’à la tenue d’un congrès international en Espagne et l’émergence d’une véritable Internationale ouvrière.

Après le congrès, la CNT envoya une délégation en Russie. Parallèlement, la situation en Espagne se dégrada, avec une intensification de l’offensive gouvernementale et patronale (pistoleros) contre les syndicats. Ce fut le début de l’une des périodes les plus dures de répression du mouvement ouvrier espagnol, qui ne permit pas d’approfondissements organisationnels. Après divers épisodes mouvementés, Ángel Pestaña, qui n’avait pas été initialement désigné pour cette mission, fut en réalité le seul dirigeant de la CNT à effectuer ce voyage d’information. Il parvint à Moscou en juin 1920 et participa au deuxième congrès de la IIIe Internationale, qui se tint du 23 juillet au 7 août, en tant que représentant de la Confédération. Il y rencontra les envoyés de la fraction du Parti socialiste ouvrier espagnol favorable à la révolution russe, ainsi que Ramón Merino García, représentant le nouveau Parti communiste espagnol. Il prit également part aux réunions préparatoires à la création de l’Internationale syndicale rouge (Profintern). Il rentra en Espagne en septembre et fut arrêté avant d’avoir pu livrer son analyse de ce qu’il avait vu et compris.

Ángel Pestaña rédigea ses mémoires dans la prison Modelo de Barcelone et ce n’est qu’en novembre 1921 qu’il les envoya à ses camarades. Ce n’est que dans un second texte, daté de mars 1922, complément du premier, qu’il détailla ses impressions personnelles de son séjour en Russie, critiquant presque tous les aspects du processus révolutionnaire en cours. En raison de ce retard, ce ne fut pas grâce à Pestaña que l’attitude de la CNT à l’égard de la révolution soviétique changea radicalement. D’autres informations venues du « pays des Soviets » étaient déjà parvenues en Espagne. Le tournant décisif eut lieu lors de la conférence nationale de 1922 à Saragosse.
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