Ce sujet a été résolu
Un jour, il y a des années, un homme qui était toujours seul chez lui connut dans une propriété de campagne une certaine famille Tommaseo, pleine de parents, d'enfants, d'oncles, de tantes et de neveux tous attentifs les uns aux autres. L'homme avait lui aussi une résidence dans la région, et l'été il montait à cheval en compagnie d'un jeune de la famille appelé Marino (la femme de Marino s'appelait Eta, aussi l'homme pensait *Eta-Beta* et se rappelait son grec) et d'un garçon appelé Ludovico Tommaseo qui allait devenir son porte-enseigne. Pourquoi est-ce que Ludovico devint son porte-enseigne ? Parce qu'un jour l'homme lui avait demandé quelle heure il était (ils chevauchaient dans un bois d'acacias) et regardant sa montre Ludovico avait dit : « Elle est arrêtée », puis il avait écarté les bras, lâché les rênes et battu des paupières comme pour ajouter : « Hélas ! »
Ils traversaient une large rivière, pénétraient dans la végétation presque sombre au milieu des bois de peupliers et ressortaient au soleil dans les grandes prairies pleines de marguerites jaunes. Ensemble, sans parler, ils partaient au galop et regardaient des familles de faisans prendre leur vol en poussant des cris étranglés. Puis ils pataugeaient dans l'eau limpide de la rivière, là où elle était torrent avant de devenir rivière, descendaient de cheval, se déshabillaient et pénétraient dans l'eau glacée.
Les jours où il faisait très chaud, les chevaux se jetaient également à l'eau et se roulaient dans les galets en se frottant le dos. Ensuite, les trois cavaliers remontaient, longeaient de petits cours d'eau vive caressés par les saules, regardaient les anguilles et les écrevisses entre les herbes et sans presque jamais parler (le « porte-enseigne » Ludovico était le seul qui parlait beaucoup, avec rapidité, et en butant sur les mots, mais c'était à cause de sa trop grande jeunesse : il ne connaissait pas les règles), ils rentraient à la maison vers le soir. Au retour de ces randonnées à cheval, l'homme sentait dans ses cuisses et ses bras tout le poids d'une saine fatigue (l'alezan était de race), et son cœur aussi était fourbu d'avoir été avec les autres. Aussi, il dînait avec appétit et dormait d'un bon sommeil.
Le matin, il se réveillait à l'aube ou même avant l'aube et son cœur redevenu solitaire pendant la nuit lui disait : « On n'entend jamais marcher personne chez toi, les années passent, tu deviendras un vieillard et il ne restera rien de toi. » Son cœur se tournait de l'autre côté en boudant et se rendormait au bout d'un moment, mais l'homme restait éveillé et souffrait car il savait ces pensées de l'aube intactes, limpides et dépourvues des illusions que le jour apporte avec tout le reste. Il pensait alors à la femme qu'il aimait (c'était un peu sa fille aussi, comme il était son fils) et cela le consolait jusqu'à l'arrivée des premiers rayons du soleil. Quand il se réveillait plus tôt, ce n'était pas son cœur de loir mais deux rossignols qui lui parlaient en faisant des duos d'une rive à l'autre du torrent. Les trilles des rossignols, l'un tout près de la fenêtre, l'autre loin dans l'humidité encore nocturne des bois, exprimaient eux aussi un reproche à son égard mais, pis encore, ils affirmaient le manque total d'attention et d'intérêt qui est le propre des plus forts et des plus heureux.
L'homme, qui savait toujours tout parce qu'il vivait seul, se sentait alors encore plus mal que lorsqu'il entendait parler son propre cœur. Quand venait l'aube, les rossignols cessaient de faire des triples et quadruples trilles avec fioritures pour disparaître dans les bois, et il se retrouvait de nouveau seul avec son intelligence, son courage et son inutilité.
Un soir, l'homme fut invité par Giorgio, un membre de la grande famille, toujours gai parce qu'il avait quatre enfants et une femme appelée Grazia. Dans la maison, il y avait beaucoup de fleurs, envoyées par les parents et par les amis, pour la naissance du dernier enfant qui se trouvait, ce soir-là, dans une couveuse électrique. L'idée de l'enfant dans la couveuse électrique (il était né à sept mois) troublait beaucoup l'invité mais ne troublait pas du tout les parents qui souriaient tout le temps, ni même les sœurs et le petit frère qui avaient tous des yeux en amande comme Grazia et qui fixaient l'homme d'un regard étonné en se tenant tout près de lui comme d'un étranger.
Tout le monde sortit pour aller dîner au bord de la mer, dans un restaurant presque vide d'où l'on voyait l'eau parfaitement calme, la lune qui s'y reflétait et au loin, quelques lamparos de pêcheurs de seiches que l'homme regarda en pensant : « Qui sait combien d'enfants ils ont, ces pêcheurs ? » Pendant le dîner, comme il était assis à la droite de Grazia, l'homme parla beaucoup avec elle de l'allaitement du nouveau-né. Elle expliqua :
— A certaines heures de la journée, je tire mon lait, je le mets dans le frigidaire, ensuite je le porte à la clinique pour le repas du bébé. »
L'homme demanda à Grazia des tas de choses sur les seins, elle lui répondit : « Ils gonflent pendant le dernier mois, après la naissance de l'enfant on sent le besoin d'allaiter, sinon ça fait mal. »
— Qu'est-ce que vous sentez ? demanda l'homme.
— On sent que ça tire partout à l'intérieur.
— Et quelle sensation éprouvez-vous après avoir allaité ? »
Grazia dit avec un léger embarras :
« On se sent mieux, plus libre, plus légère.
— Et vous aimez allaiter ?
— Beaucoup », dit Grazia.
L'homme jugea cet excès de questions indiscret, s'excusa mille fois mais ne put se retenir de dire : « Et vous, Grazia, vous n'avez jamais goûté votre lait ?
— Non, non », dit Grazia en riant, et Giorgio, qui n'avait jamais goûté le lait de sa femme, rit aussi.
« Moi, j'aimerais beaucoup goûter le lait humain », dit l'homme, et la candeur de cette phrase créa une entente entre les personnes assises à table mais surtout entre Giorgio, Grazia et lui. Giorgio dit aussitôt :
« Vous voulez le goûter ?
— J'aimerais bien », dit l'homme qui osait sans oser.
« Maintenant, quand nous rentrerons à la maison, vous le goûterez. »
L'homme regarda bien le couple ami qui riait, il se rendit compte de ce que cette réponse avait de beau et pensa : « Ils sont calmes et gais, tous les deux, ils ont la force de ceux qui vivent en harmonie avec tout sans le savoir. Comme les deux rossignols qui me réveillent le matin. »
Le dîner fini, tout le monde alla s'installer chez Grazia et Giorgio (l'homme était agité), Grazia alla dans sa chambre tirer son lait pour l'enfant et Giorgio revint avec une petite cuiller d'argent qu'il tendit à l'homme. Celui-ci absorba le lait avec beaucoup d'attention. Le cœur battant il sentit d'abord sa tiédeur et sa densité puis, en faisant très très attention, sa saveur, qui était de lait, de miel, de petites marguerites ou d'herbe, et aussi de personne humaine. Puis le lait fondit dans sa bouche et tout disparut, mais c'était assez pour qu'il comprît combien l'homme était privilégié par rapport à tous les autres animaux et combien il avait de chance de naître, d'allaiter, et de vivre.
Des années passèrent pendant lesquelles l'homme resta seul et sans personne autour de lui. Il entendit de plus en plus ce silence dans les parquets (qui ne sont pas faits pour être silencieux), dans les chambres, et la nuit dans les pièces (qui sont faites pour contenir des souffles et des soupirs nocturnes mais aussi des bruits de choses cassées pendant la journée). A table il n'entendait pour ainsi dire plus le son de ses propres couverts et personne ne devait être « élevé » à ne pas taper sa cuiller contre son assiette, à ne pas verser de vin sur la nappe blanche, à ne pas faire de miettes et à ne pas manger « mal ». L'homme ne put jamais s'habituer à ce silence. A l'aube, il pensait à cette soirée d'avril ou de mai (il ne savait plus très bien) et au lait de Grazia. Le souvenir lui disait : lait, miel, fleurs ou herbe, lymphe humaine. Il avait cessé depuis longtemps de se poser des questions et retenait seulement les choses de la vie qui avaient trait à ce lait ou au père et à la mère (ils étaient jeunes en ce temps-là et ne connaissaient pas la fin des choses).
Il monta encore quelques années à cheval, parfois le « porte-enseigne » Ludovico et son oncle Marino l'accompagnaient : ils galopaient, barbotaient dans le torrent, épouvantaient les faisans et riaient, c'était l'été. Puis la neige tombait sur les monts, l'homme allait faire du ski en compagnie d'un ami montagnard (moitié chamois, moitié buisson) qui s'appelait Micia. Ces silences du ski et du froid, traversés par le soleil, lui faisaient oublier d'autres silences. Il profita quelque temps des « joies de la vie » et rencontra, remarqua et aima quantité d'autres yeux et d'autres peaux, ainsi que d'autres familles avec leur calme et leur intelligence pratique. Enfin, il cessa de profiter des « joies de la vie » et l'on n'eut plus de nouvelles de lui que par ouï-dire.
Ils traversaient une large rivière, pénétraient dans la végétation presque sombre au milieu des bois de peupliers et ressortaient au soleil dans les grandes prairies pleines de marguerites jaunes. Ensemble, sans parler, ils partaient au galop et regardaient des familles de faisans prendre leur vol en poussant des cris étranglés. Puis ils pataugeaient dans l'eau limpide de la rivière, là où elle était torrent avant de devenir rivière, descendaient de cheval, se déshabillaient et pénétraient dans l'eau glacée.
Les jours où il faisait très chaud, les chevaux se jetaient également à l'eau et se roulaient dans les galets en se frottant le dos. Ensuite, les trois cavaliers remontaient, longeaient de petits cours d'eau vive caressés par les saules, regardaient les anguilles et les écrevisses entre les herbes et sans presque jamais parler (le « porte-enseigne » Ludovico était le seul qui parlait beaucoup, avec rapidité, et en butant sur les mots, mais c'était à cause de sa trop grande jeunesse : il ne connaissait pas les règles), ils rentraient à la maison vers le soir. Au retour de ces randonnées à cheval, l'homme sentait dans ses cuisses et ses bras tout le poids d'une saine fatigue (l'alezan était de race), et son cœur aussi était fourbu d'avoir été avec les autres. Aussi, il dînait avec appétit et dormait d'un bon sommeil.
Le matin, il se réveillait à l'aube ou même avant l'aube et son cœur redevenu solitaire pendant la nuit lui disait : « On n'entend jamais marcher personne chez toi, les années passent, tu deviendras un vieillard et il ne restera rien de toi. » Son cœur se tournait de l'autre côté en boudant et se rendormait au bout d'un moment, mais l'homme restait éveillé et souffrait car il savait ces pensées de l'aube intactes, limpides et dépourvues des illusions que le jour apporte avec tout le reste. Il pensait alors à la femme qu'il aimait (c'était un peu sa fille aussi, comme il était son fils) et cela le consolait jusqu'à l'arrivée des premiers rayons du soleil. Quand il se réveillait plus tôt, ce n'était pas son cœur de loir mais deux rossignols qui lui parlaient en faisant des duos d'une rive à l'autre du torrent. Les trilles des rossignols, l'un tout près de la fenêtre, l'autre loin dans l'humidité encore nocturne des bois, exprimaient eux aussi un reproche à son égard mais, pis encore, ils affirmaient le manque total d'attention et d'intérêt qui est le propre des plus forts et des plus heureux.
L'homme, qui savait toujours tout parce qu'il vivait seul, se sentait alors encore plus mal que lorsqu'il entendait parler son propre cœur. Quand venait l'aube, les rossignols cessaient de faire des triples et quadruples trilles avec fioritures pour disparaître dans les bois, et il se retrouvait de nouveau seul avec son intelligence, son courage et son inutilité.
Un soir, l'homme fut invité par Giorgio, un membre de la grande famille, toujours gai parce qu'il avait quatre enfants et une femme appelée Grazia. Dans la maison, il y avait beaucoup de fleurs, envoyées par les parents et par les amis, pour la naissance du dernier enfant qui se trouvait, ce soir-là, dans une couveuse électrique. L'idée de l'enfant dans la couveuse électrique (il était né à sept mois) troublait beaucoup l'invité mais ne troublait pas du tout les parents qui souriaient tout le temps, ni même les sœurs et le petit frère qui avaient tous des yeux en amande comme Grazia et qui fixaient l'homme d'un regard étonné en se tenant tout près de lui comme d'un étranger.
Tout le monde sortit pour aller dîner au bord de la mer, dans un restaurant presque vide d'où l'on voyait l'eau parfaitement calme, la lune qui s'y reflétait et au loin, quelques lamparos de pêcheurs de seiches que l'homme regarda en pensant : « Qui sait combien d'enfants ils ont, ces pêcheurs ? » Pendant le dîner, comme il était assis à la droite de Grazia, l'homme parla beaucoup avec elle de l'allaitement du nouveau-né. Elle expliqua :
— A certaines heures de la journée, je tire mon lait, je le mets dans le frigidaire, ensuite je le porte à la clinique pour le repas du bébé. »
L'homme demanda à Grazia des tas de choses sur les seins, elle lui répondit : « Ils gonflent pendant le dernier mois, après la naissance de l'enfant on sent le besoin d'allaiter, sinon ça fait mal. »
— Qu'est-ce que vous sentez ? demanda l'homme.
— On sent que ça tire partout à l'intérieur.
— Et quelle sensation éprouvez-vous après avoir allaité ? »
Grazia dit avec un léger embarras :
« On se sent mieux, plus libre, plus légère.
— Et vous aimez allaiter ?
— Beaucoup », dit Grazia.
L'homme jugea cet excès de questions indiscret, s'excusa mille fois mais ne put se retenir de dire : « Et vous, Grazia, vous n'avez jamais goûté votre lait ?
— Non, non », dit Grazia en riant, et Giorgio, qui n'avait jamais goûté le lait de sa femme, rit aussi.
« Moi, j'aimerais beaucoup goûter le lait humain », dit l'homme, et la candeur de cette phrase créa une entente entre les personnes assises à table mais surtout entre Giorgio, Grazia et lui. Giorgio dit aussitôt :
« Vous voulez le goûter ?
— J'aimerais bien », dit l'homme qui osait sans oser.
« Maintenant, quand nous rentrerons à la maison, vous le goûterez. »
L'homme regarda bien le couple ami qui riait, il se rendit compte de ce que cette réponse avait de beau et pensa : « Ils sont calmes et gais, tous les deux, ils ont la force de ceux qui vivent en harmonie avec tout sans le savoir. Comme les deux rossignols qui me réveillent le matin. »
Le dîner fini, tout le monde alla s'installer chez Grazia et Giorgio (l'homme était agité), Grazia alla dans sa chambre tirer son lait pour l'enfant et Giorgio revint avec une petite cuiller d'argent qu'il tendit à l'homme. Celui-ci absorba le lait avec beaucoup d'attention. Le cœur battant il sentit d'abord sa tiédeur et sa densité puis, en faisant très très attention, sa saveur, qui était de lait, de miel, de petites marguerites ou d'herbe, et aussi de personne humaine. Puis le lait fondit dans sa bouche et tout disparut, mais c'était assez pour qu'il comprît combien l'homme était privilégié par rapport à tous les autres animaux et combien il avait de chance de naître, d'allaiter, et de vivre.
Des années passèrent pendant lesquelles l'homme resta seul et sans personne autour de lui. Il entendit de plus en plus ce silence dans les parquets (qui ne sont pas faits pour être silencieux), dans les chambres, et la nuit dans les pièces (qui sont faites pour contenir des souffles et des soupirs nocturnes mais aussi des bruits de choses cassées pendant la journée). A table il n'entendait pour ainsi dire plus le son de ses propres couverts et personne ne devait être « élevé » à ne pas taper sa cuiller contre son assiette, à ne pas verser de vin sur la nappe blanche, à ne pas faire de miettes et à ne pas manger « mal ». L'homme ne put jamais s'habituer à ce silence. A l'aube, il pensait à cette soirée d'avril ou de mai (il ne savait plus très bien) et au lait de Grazia. Le souvenir lui disait : lait, miel, fleurs ou herbe, lymphe humaine. Il avait cessé depuis longtemps de se poser des questions et retenait seulement les choses de la vie qui avaient trait à ce lait ou au père et à la mère (ils étaient jeunes en ce temps-là et ne connaissaient pas la fin des choses).
Il monta encore quelques années à cheval, parfois le « porte-enseigne » Ludovico et son oncle Marino l'accompagnaient : ils galopaient, barbotaient dans le torrent, épouvantaient les faisans et riaient, c'était l'été. Puis la neige tombait sur les monts, l'homme allait faire du ski en compagnie d'un ami montagnard (moitié chamois, moitié buisson) qui s'appelait Micia. Ces silences du ski et du froid, traversés par le soleil, lui faisaient oublier d'autres silences. Il profita quelque temps des « joies de la vie » et rencontra, remarqua et aima quantité d'autres yeux et d'autres peaux, ainsi que d'autres familles avec leur calme et leur intelligence pratique. Enfin, il cessa de profiter des « joies de la vie » et l'on n'eut plus de nouvelles de lui que par ouï-dire.
il y a 2 mois








