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Je crois que quelque chose en moi s’est décroché sans que je m’en rende compte.
Ce n’est pas arrivé d’un coup.
C’est venu lentement, comme un vêtement qui glisse des épaules, imperceptiblement, jusqu’à toucher le sol.
Je n’ai même pas su quand j’ai cessé d’être entière.
Je me suis simplement retrouvée là, dans cet état suspendu, comme si j’avais raté la dernière marche.

Les autres parlent, rient, respirent, mais je ne sais plus comment ils font.
Ils ont ce mouvement naturel, cette évidence…
Moi j’avance comme si j’avais des pas d’emprunt.
Je regarde mes mains et j’ai l’impression qu’elles appartiennent à quelqu’un d’autre, quelqu’un que j’ai perdu sur le chemin et qui ne reviendra pas me les réclamer.

Je sais ce que les gens verraient en me regardant :
un visage normal, pas de blessure visible, rien de spectaculaire.
C’est presque ironique.
La surface est intacte.
C’est l’intérieur qui s’est effacé.

Je me demande quand ça a basculé, réellement basculé.
Pas un grand événement, non ça, on le saurait.
C’est plutôt la somme de petites fissures.
Une phrase prononcée trop vite, un silence mal placé, un sourire qu’on a attendu et qui n’est jamais venu.
Rien qui casse une vie, mais tout ce qui érode une âme.

Certains disent qu’on peut trouver refuge dans ses souvenirs.
Mais les miens ne s’ouvrent plus.
Ils sont devenus opaques, comme des fenêtres peintes de l’intérieur.
Je les touche et ils ne donnent sur rien.
Juste sur un vertige gris, sans contours.

Je cherche parfois un endroit qui me reconnaîtrait.
Une pièce, une rue, un arbre, n’importe quoi.
Un signe qu’il reste quelque chose de moi quelque part.
Mais même mon nom commence à sonner faux dans ma tête.
Comme si c’était un mot que je répète trop souvent, et qu’il s’est vidé de lui-même.

Je ne suis pas triste.
Je n’ai même pas la force d’être triste.
C’est autre chose une sorte de nuit intérieure qui ne fait pas mal, mais qui occupe tout.
Une nuit propre, ordonnée, silencieuse.
Une nuit polie, presque civilisée, qui ne dit rien mais qui prend tout.

Je sais que je tiens encore debout par un fil.
Je le sens, ce fil.
Il est fin, très fin.
Parfois j’ai peur qu’un simple souffle le rompe.
D’autres fois je me dis qu’il est peut-être plus solide que moi.

Je n’ai pas envie de disparaître.
Ce n’est pas ça.
J’ai juste… envie de me souvenir de ce que c’est que d’exister pleinement.
De sentir un mouvement, un élan, une présence, n’importe quoi qui vienne de l’intérieur.
Je voudrais retrouver ce point minuscule où quelque chose recommence.
Même si ce n’est qu’un murmure.
Même si ce n’est qu’un scintillement faible comme un souffle, au fond du noir.

Je ne sais pas si ça reviendra.
Mais je sais ceci :
si je m’accroche, ce n’est pas à une personne, ni à un lieu, ni à une promesse.
C’est à cette idée qu’au bout de la nuit, même la plus dense, il reste toujours un point de lumière qui refuse de mourir.
Et tant que je peux imaginer ce point, même minuscule, alors je ne suis pas totalement perdue.
il y a 7 mois