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Dans les brumes épaisses de Belleville, où les motos ronronnent comme des bêtes affamées et les néons des bars identitaires clignotent en morse de haine contenue, Serge Ayoub trônait sur son royaume de cuir et de bière.
Barbu comme un prophète des rues, tatoué d'histoires qu'il préférait ne pas raconter, Serge n'était pas seulement le chef des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires. Il était le Batskin, le philosophe skinhead. Mais derrière les discours enflammés sur la pureté française et le football Ultra PSG, il y avait un secret que les forums de JVC chuchotaient comme une légende urbaine : le Donut.

C'était l'été 2012, une de ces nuits où Paris pue la sueur et le kebab. Serge avait convoqué sa meute au Local, son bar-squat niché dans une ruelle qui sentait le pisse et les rêves brisés. Une vingtaine de types en bombers noirs, crânes rasés luisants sous les spots jaunâtres, s'entassaient autour de tables graisseuses. Parmi eux, un gamin d'à peine vingt piges, Baptiste Marchais – ou Deodati, comme le murmuraient les indics des renseignements, mais ça, personne n'osait le balancer.
Baptiste était le nouveau, recruté dans les tribunes enragées des Boulogne Boys au Parc des Princes. Un Italo-Français aux yeux fuyants, avec une bouille d'ange qui contrastait avec son tatouage de motard.

"Viens là, petit", grogna Serge en l'attirant à l'écart, une batte de baseball calée négligemment contre le comptoir.
Baptiste obéit, le cœur battant comme un tambour de manif. Il avait entendu les rumeurs : pour entrer dans le cercle, il fallait prouver sa loyauté. Pas avec des mots, non. Avec du sang, ou pire.
Serge le jaugea, un sourire carnassier aux lèvres. "T'es prêt à servir la cause, gamin ? La vraie cause ?" Baptiste hocha la tête, muet. Serge claqua des doigts, et deux mastodontes en sortirent un plateau du fond du bar : une boîte en carton toute neuve, estampillée d'un clown souriant. Des donuts. Pas n'importe lesquels. Des Dunkin' Donuts importés, fourrés à la vanille, glacés au sucre comme une moquerie yankee de la pureté raciale.

"À genoux", ordonna Serge. Les rires fusèrent dans la salle, un chœur rauque de bières qui pétillent. Baptiste s'exécuta, les genoux cognant le sol collant. On lui tendit le premier donut, qu'il dut lécher en fixant Serge dans les yeux. Le sucre colla à ses lèvres, un voile blanc et innocent qui masquait l'amertume de ce qui allait suivre. "C'est ça, la révolution, petit. Du glaçage pour cacher les trous. Et toi... toi, t'es le Donut." Un trou béant, du glaçage cicatrisant, et un side-car pour trimballer le vide-couilles de la bande.

La nuit s'étira en rituel. Baptiste fut passé de main en main, pas pour du sang, mais pour du sucre et des claques. On le fit asseoir dans le side-car de la Harley de Serge – pas sur la selle, jamais, "les vrais chevauchent, les donuts se font porter".
Le vent fouettait son visage tandis qu'ils roulaient vers une planque en banlieue, un hangar tagué par les motards du PSG. Là, entre deux discours enflammés sur les prochains matchs, Serge lui tendit un pot de crème – "pour pas que ça craque, gamin". Les anciens s'occupaient de lui comme d'un trophée : épilation, lavements, et ce donut enfoncé dans la bouche pour étouffer les cris. "T'es notre glaçage, Baptiste. Le trou qui cache la merde du monde."

Les jours devinrent semaines. Baptiste apprit à servir : cafés le matin, pipes l'après-midi, et des monceaux de donuts pour les soirées. "Tournées de crème" et "Trou vanillé". C'était du lore pur, une mythologie née de fuites d'indics et de ragots ultras. Serge, lui, riait. "Ces gauchos sur leurs claviers, ils savent pas que le vrai combat, c'est dans le ventre. Et le ventre, ça creuse l'appétit."

Mais un soir d'automne pluvieux, tout bascula. Lors d'une manif, Baptiste trébucha sur un pavé, lâchant un cri qui sonnait plus à la trahison qu'à la rage. Serge le traîna dans une ruelle, la batte en main. "T'es pas fait pour ça, Donut. T'es trop mou, trop sucré."
Au lieu du coup fatal, il lui fourra un dernier donut dans la bouche. "Barre-toi. Va sucer des micros ailleurs. Mais souviens-toi : t'as été mon glaçage."
Baptiste fila, le sucre collé aux larmes, direction les studios YouTube. Il changea de nom, de vie, devint Bench & Cigars, le patriote chic qui crachait sur les "gauchistes drogués". Mais dans ses yeux, lors des lives, on lisait encore le fantôme du side-car.

Serge, lui, reprit ses motos et ses discours. Le Local rouvrit, sans Donut. Et quelque part, dans une boîte oubliée, un donut solitaire attendait, glacé de blanc, prêt à creuser un nouveau trou.
il y a un an